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Le Monde Libertaire - juillet 2008


Babel et Clochemerle

Pierre-Valentin Berthier

LA PRÉSERVATION DES LANGUES régionales occupe une large place dans les préoccupations de beaucoup de personnes attachées, sentimentalement ou intellectuellement, à cet élément majeur de leur héritage culturel.

Il est en effet de l’intérêt de tous de ne laisser perdre aucune de nos richesses ; or, les langues parlées ou écrites, vivantes ou mortes, vernaculaires ou véhiculaires, constituent un des trésors du patrimoine commun. L’auteur des présentes lignes en est si bien convaincu qu’il s’est lui-même intéressé au vocabulaire disparu de sa province natale’ dans le même temps où il publiait aussi des ouvrages contre les mauvais usages dans le français.

On se prend à rêver aux langues oubliées.

Quel bonheur si, par fiction, l’on pouvait reconstituer les premiers phonèmes articulés par l’humanité fossile ! La jubilation du paléontologue qui aurait fait couver un œuf de Dinornis ne serait pas plus exultante !

Cependant, l’intérêt particulier pour les langues régionales ne doit pas occulter l’intérêt général, qui exige que les hommes, se rencontrant de plus en plus, se comprennent de mieux en mieux. Ce pourquoi une langue véhiculaire unique est souhaitable, et sa nécessité démontrée. Point de vue fort bien exposé par Yvonne Lassagne-Sicard dans son livre Que vive la langue française et que vive l’espéranto ! .

Pour l’heure, l’anglais l’emporte comme idiome véhiculaire, surtout dans les domaines des affaires, du commerce, des techniques et des sciences, appuyé en cela par la supériorité économique américaine. Mais, s’il en est ainsi à l’échelle internationale, il est évident que, dans l’aire plus restreinte de ce qu’on est convenu d’appeler l’Hexagone, le français est la véritable langue véhiculaire par rapport aux parlers localisés, minoritaires, historiquement circonscrits, et cette fonction ne saurait désormais lui être disputée.

Qu’entre eux les citoyens d’Armorique parlent le breton, les Basques l’ euskadien, les Languedociens le vieil occitan septimanien, les Cerdans le catalan, les Corses le corse, cette diversité est admirable pourvu que nous, Tourangeaux, Berrichons ou Lorrains, puissions leur parler français, et qu’eux-mêmes le puissent pour communiquer d’un groupe à l’autre. Sinon, il leur faudra bien choisir un autre véhicule, comme les érudits du Moyen Âge le bas latin et les nôtres un anglais qui, peut-être, ne se bonifie guère à l’usage. Attention à ne pas perdre au change !

Si, un jour que j’appelle de mes vœux, une langue auxiliaire permet à l’ ensemble des Hommes de se comprendre, des Chinois aux Sioux, des Zoulous aux Samoyèdes, je crierai bravo ! Et hurrah ! Je ne suis pas le seul à le souhaiter, dès lors que René Centassi et Henri Masson publient l’Homme qui a défié Babel, biographie du docteur Louis-Lazare Zamenhof, inventeur de l’espéranto (1859-1917). C’est que nous bégayons et jargonnons inlassablement dans Babel. Pour pittoresque que soit le pieux entretien des langages que l’unification a mis chez nous en minorité, il serait fâcheux qu’il aggravât le babélisme. Les jacobins, à qui l’on reproche volontiers d’avoir imposé trop partialement le français, n’ont fait que confirmer l’ordonnance du chancelier Poyet, dite de Villers-Cotterêts, signée en 1539 par un de ces rois dont ils maudissaient la mémoire. Ils voulurent pallier ainsi les inconvénients nés de la multiplicité des dialectes - tout comme le système métrique devait, par étapes, remédier à l’instabilité et à la variabilité incommodes des mesures et des valeurs. Tout ricanement du fait que l’expansion du français favorisa celle des « Lumières » exhale un remugle intégriste qu’eût apprécié Louis Veuillot.

Le phénomène linguistique prend à travers le monde des aspects divers où le souci de communiquer l’emporte toujours. L’italien s’est substitué à maints parlers régionaux ; le russe est devenu le véhicule linguistique, le vecteur de pensée, chez des peuples que cent langues différentes eussent condamnés à l’incompréhension mutuelle ; toute une partie de l’Amérique se comprend grâce à l’espagnol sans que les parlers indigènes aient disparu pour autant.

En Suisse, où se côtoient officiellement trois langues étrangères et une langue provinciale, des francophones dénoncent l’emploi - abusif - de l’anglais pour suppléer aux traductions multiples. En Afrique du Nord, l’arabe unificateur domine la profusion des dialectes berbères, qui subsistent néan­moins. En d’autres régions du continent, le ouolof, le swallili, l’amhara, servent de liens interdialectaux, tandis qu’au Sénégal l’acadé· micien Senghor militait à la fois pour le peul et le français. Enfin, conduit par la nécessité, il arrive que l’homme crée empiriquement des espérantos improvisés, voire caricaturaux, tels le pidgin, le sabir et les systèmes linguistiques créoles.

Il n’y a aucune contradiction entre, d’une part, admirer le Mireille de Frédéric Mistral, les poèmes patoisants du grand Gaston Couté, les élégies berriaudes de Jean-Louis Boncœur, les savoureux localismes d’Eugène Le Roy, et, d’autre part, travailler à la bonne santé de la langue française, que tous les trois parlaient fort bien.

Car le besoin de communiquer brise les cloisons de la babylonienne Bastille, faute de pouvoir, jusqu’ici, en renverser la lourde muraille.

Donc, pas de chauvinisme de chef-lieu de canton à propos des langues régionales. Sans doute quelques-uns objecteront-ils qu’un peuple meurt s’il renie ses racines. C’est un argument allégorique, dont l’examen prêterait à controverse.’ Et qui parle de les renier ? Chaque homme, chaque groupe, chaque peuple, a le droit - et peut le revendiquer - de demeurer lié et fidèle à ce qu’il considère comme étant « ses racines ». Mais il convient de voir plus profond et plus haut.

Plus profond : les racines ·ne vivent et ne donnent la vie que bien enfoncées dans un sol où elles puisent les éléments qui seront la chair et le sang mêmes de l’arbre, son aubier, son écorce, sa sève. Ce sol où nos racines plongent si profondément, c’est l’humanité tout entière.

Plus haut : l’arbre ne s’épanouit pas seulement par ses racines ; il respire, il verdit, il fleurit et il se reproduit grâce à l’air, grâce au ciel, grâce à la semence de ses pareils foisonnant dans l’immense forêt qui l’entoure, et qui, pour les individus que nous sommes, figure encore l’humanité.

Régional, national, mondial, tout appartient à une même entité. Ne nous recroquevillons pas sur nos particularismes : l’atome constitutif de Babel, c’est Clochemerle.







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