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Socialisme et espéranto


« Espéranto et idéologies : quel rôle a joué et devrait jouer le mouvement espérantiste au niveau politique ? » Tel était le thème du symposium de haut niveau organisé le 20 octobre 2001 par le club espérantiste La Progreso à Gand, en Belgique. Il était présidé par Jan Superter, un des fondateurs de la FEL (Ligue flamande d’Espéranto), maison d’édition reconnue d’ouvrage en Espéranto. Sont intervenus le linguiste allemand Detlev Blanke, le spécialiste français de Zamenhof François Degoul, l’italien Renato Corsetti lalors vice-président d’UEA (Association Universelle d’Espéranto), le secrétaire général de SAT (Association Anationale Mondiale) Kreŝimir Barkoviĉ. L’auteur belge, d’origine hispanique, Alberto Fernandez, fit une conférence extrêmement utile sur le mouvement ouvrier espérantiste qui constatait l’attitude négative des principaux théoriciens du socialisme et qui défendait le besoin réciproque du socialisme et de l’espéranto. Nous présentons le texte de sa conférence ci-dessous.

(Remarque : dans le texte ci-dessous, ’Langue Internationale’ apparaît quelques fois en majuscules, quelques fois en minuscules (’langue internationale’). La forme en majuscule implique et souligne qu’il s’agit de l’idée, du concept ou du principe d’une langue internationale commune, construite et neutre).

Tout d’abord une anecdote.

Juste après la deuxième guerre mondiale, en 1947, j’avais alors 17 ans, j’ai découvert par hasard l’Espéranto et j’ai tout de suite commencé à l’apprendre avec une grande ferveur. L’idée de Langue Internationale était pour moi quelque chose de grandiose. A la même époque, j’ai adhéré au mouvement local de la jeunesse socialiste. Un jour, j’ai rencontré un des responsables nationaux de ce mouvement. C’était un homme cultivé, respecté et il m’a informé d’une prochaine rencontre internationale des jeunesses socialistes. Je dit alors, avec un enthousiasme naïf : "Ho ! Mais voila une superbe occasion de propagande pour l’Esperanto !". Comment a-t-il réagi ? Il a commencé par rire bruyamment. Puis, il a répondu très sérieusement : "l’Espéranto est une mauvaise chose ! " Je suis resté muet, comme frappé par la foudre. Et je ne comprenais rien : comment une langue pour la communication internationale, une langue pour faciliter les contacts entre les peuples, une langue capable d’éclairer la classe laborieuse, une langue pour combattre le chauvinisme, comment une telle langue pourrait-elle être quelque chose de mauvais dans la tête d’un socialiste sérieux et compétent ?

Une étrange incompréhension

Dans les années qui ont suivi, quand j’ai commencé à connaître le mouvement espérantiste et surtout quand j’ai un peu milité dans le mouvement ouvrier espérantiste, je me suis souvent rappelé de cette anecdote, j’ai acquis la conviction que cet homme avait été vraisemblablement mal informé ou désinformé par des zélotes espérantistes, ou qu’il était victime de préjugés. Ou peut-être était-il seulement sceptique et considérait-il l’Espéranto comme une utopie naïve.

Mais je fis aussi l’expérience qu’il n’était pas le seul parmi les dirigeants et les responsables socialistes locaux et nationaux qui faisaient preuve de désintérêt et d’incompréhension envers l’espérantisme ouvrier. Cela peut paraître étrange car il existe bien plusieurs caractéristiques communes entre, d’une part, l’idéologie de base du socialisme et, d’autre part, le principe de la langue internationale et de sa signification pour les espérantistes ouvriers. Voici quelques exemples de ces caractéristiques communes :

- Premièrement, les idées internationalistes de l’unité des travailleurs du monde les animent toutes les deux,
- Deuxièmement, le socialisme est lié à l’organisation scientifique de la société, et l’Espéranto, comme langue construite, concorde bien avec ce concept
- Troisièmement, une langue commune internationale, tel l’Espéranto, d’une certaine façon sape l’attachement à la nation, donc le chauvinisme qui nourrit le militarisme et le capitalisme, deux ennemis du socialisme,
- Quatrièmement, l’utilisation pratique de l’Espéranto est importante pour l’éducation des ouvriers donc pour leur émancipation à laquelle aspire aussi le socialisme [1].

En conclusion, en principe, l’idéologie du socialisme s’accorde très bien à l’esprit démocratique de l’Espéranto. D’où vient donc cette incompréhension entre les deux ? Sur le fond, qu’est-ce qui bloque ?
Doit-on incriminer les fréquentes présentations erronées ou les informations inappropriées fournies par le milieu espérantiste pour expliquer cela ? Ou bien les préjugés ou le scepticisme tout aussi fréquents de ce que l’on nomme le « monde extérieur » ? Incontestablement ces deux facteurs jouent un rôle, mais dans ce cas il y a quelque chose d’autre, de plus fondamental - à savoir l’absence dans l’idéologie marxiste générale d’une attitude positive envers la Langue Internationale [2]. En d’autres mots, la doctrine officielle des principaux théoriciens marxistes n’est en aucune manière favorable au concept de Langue Internationale en général et à sa forme concrète, l’Espéranto, en particulier. J’avoue, qu’il n’y a qu’une dizaine d’années que j’ai réalisé cela et en ai compris dès lors les conséquences.

Nous allons examiner cela très brièvement.

Un peu contre, à peine pour

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Tout d’abord, il faut avoir à l’esprit qu’à l’époque du « socialisme utopique », l’idée d’une « langue mondiale » ou d’une « langue universelle » appartenait pourtant aux conceptions nébuleuses sur de la future société socialiste. L’une des figure les plus influente de cette époque était le philosophe politique et fameux anarchiste français Pierre Joseph Proudhon (1809-1864) qui avait même imaginé un peu quelque chose concernant une langue universelle [3] (en français dans le texte).

Contemporain de Proudhon, Karl Marx (1818-1883) fut le principal fondateur du ’socialisme scientifique’, le ’marxisme’. Marx ne fut pas seulement un philosophe mais aussi un économiste critique et un dirigeant révolutionnaire, avec des conceptions claires et solidement étayées sur l’évolution de la société. Il n’a y a donc pas à s’étonner qu’il ait critiqué avec âpreté les utopies de Proudhon et qu’il ait raillé ses efforts dilettantes concernant la ’langue universelle’ [4] .

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Dans l’oeuvre prolifique de Marx, on peine à trouver une mention ou même une allusion à une aspiration vers une Langue Internationale commune, pas même comme outil de communication éventuel entre les mouvements ouvriers des différents pays [5] qui à partir de 1864, s’efforcèrent de collaborer de manière internationale au sein de l’ « Association Internationale des Travailleurs » que les historiens nomment encore « Première Internationale » (car après elle viendront aussi la Deuxième, la Troisième et la Quatrième Internationale).

Comme Proudhon, Marx aussi vivait avant que n’apparaisse une langue internationale fonctionnant dans la pratique, comme l’Espéranto. C’est n’est pas le cas pour les idéologues inspirés par le marxisme que je vais rapidement présenter.

Lénine (pseudonyme de Vladimir Ilitch Ulianov) (1870-1924), le fondateur du Parti Bolchevique de l’Union Soviétique et de la Troisième Internationale fut non seulement un dirigeant révolutionnaire efficace et victorieux mais aussi un contributeur majeur à la théorie socialiste avec le ’léninisme’. Quelle fut l’attitude de Lénine envers l’idée de langue internationale en général et de l’Espéranto en particulier ? Des rumeurs courent selon lesquelles Lénine était favorable au concept de langue internationale et même qu’il savait l’Espéranto ... mais c’est vraisemblablement pure fantaisie. En fait, on ne connaît aucun document dans lequel Lénine se serait clairement exprimé pour ou contre l’idée de langue internationale [6].

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Donc, il ne s’est pas intéressé activement à ce problème. On peut même en conclure qu’il était hostile à l’idée, car lorsqu’en 1918, le maire de la ville de Stockholm lui demandait si le gouvernement soviétique était prêt à adhérer à la convention internationale pour l’introduction de la langue mondiale dans les écoles (il s’agissait, en fait, de l’Espéranto), Lénine répondit laconiquement : « Nous avons déjà trois langues mondiales et le russe sera la quatrième [7] ». Les trois langues mondiales à cette époque étaient l’anglais, le français, et l’allemand ou l’espagnol.

Je dois pourtant insister sur un point important de la pensée de Lénine, à savoir le principe d’égalité de droits, tant culturelle que linguistique, de tous les peuples et nations de l’immense Union Soviétique. Aucun privilège pour quelque langue ou nation que ce soit [8]. C’est ce principe politique qui légitimait l’existence d’un mouvement espérantiste progressiste de travailleurs dans la jeune Union Soviétique et qui permis son développement remarquable dans les années 20 puis au début des années 30.

Une langue à détruire

Après la mort de Lénine en 1924, Staline (pseudonyme de Joseph Djougachvili) (1879-1953) s’empara de la direction de l’Union Soviétique. Comme nous le savons Staline fut chef d’état et dictateur de l’Union Soviétique et le principal dirigeant du communisme mondial pendant presque 30 ans. Pendant les années 1937-38 sur l’ordre de Staline, eut lieu en Union Soviétique, ce que l’on appelle la « grande purge » qui fit, cela varie selon les sources, des centaines de milliers, voire des millions de victimes. Dans cette tragédie périt aussi pratiquement tout le mouvement espérantiste.

Mais pourquoi les espérantistes furent-ils éliminés ? Bien sûr, la réponse est plus complexe et nuancée que l’esquisse que je vais en faire maintenant [9]. L’objectif des « grandes purges » était de fournir à Staline un pouvoir absolu sur toutes les structures de l’état. Cela impliquait que le Parti Communiste devait avoir un monopole très rigoureux de l’information. Les espérantistes, par les nombreux contacts avec l’étranger qu’ils entretenaient, avaient la capacité de rompre ce monopole. C’est pourquoi, ils étaient dangereux et devaient disparaître. En conséquence, ils étaient dangereux et pour cette raison, ils devaient disparaître. Mais un autre facteur constituait une motivation supplémentaire pour réduire au silence le mouvement espérantiste de cette époque. Au début des années 30, s’élaborait en Union Soviétique un pouvoir central très fort, avec le russe comme langue officielle pour tout le pays. En conséquence, cela invalidait le principe de Lénine selon lequel dans un état socialiste toutes les langues doivent avoir les mêmes droits. _ Dans cette atmosphère de chauvinisme russe, la base idéologique du mouvement espérantiste soviétique devint inconfortable et toute action pour l’Espéranto, suspecte. Mais c’est aussi l’internationalisme traditionnel des espérantistes soviétiques qui subitement devint digne de suspicion, à partir du moment, où dans cette période, il fut définitivement décidé de ne pas exporter la révolution dans les autres pays mais en premier de construire la société socialiste en Union Soviétique même.
Il peut paraître étrange que Staline, dans sa contribution à la théorie marxiste, se soit aussi exprimé sur le problème linguistique dans la future société socialiste mondiale. Nous pouvons résumer ainsi son point de vue [10] :

Avant 1930, Staline pensait qu’à l’époque du communisme les langues nationales se fondraient en une langue commune, donc en ‘quelque chose de nouveau’. Cela était conforme à l’école linguistique dominante en ce temps là, en Union Soviétique – et relativement favorable à l’idée d’une langue construite internationale.

En 1950, inspiré plus par l’impérialisme, il déclarait que quand deux langues entrent en contact, une seule perdure, l’ayant emporté, conserve sa grammaire et son lexique de base, pendant que l’autre peu à peu dépérit. Dans cette conception, il n’y a évidemment plus de place pour l’idée d’une langue commune internationale.

Voilà pour Staline. Passons maintenant à deux autres marxistes très influents.

Mépris intellectuel

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Avant la première guerre mondiale, le principal théoricien de la social-démocratie allemande était Karl Kautsky (1854-1938). Il a largement popularisé les idées marxistes mais il était en même temps sceptique sur la révolution bolchevique en Russie. Kautsky fut le premier à introduire la question de la langue mondiale dans la théorie marxiste [11]. Fortuitement il le fit en 1887, c’est à dire l’année où Zamenhof éditait son projet de Langue Internationale. Que disait Kautsky à cette époque ? Essentiellement, il abandonna l’idée de langue supranationale et universelle – qui était bien un héritage du socialisme utopique– et en même temps exclut la possibilité que l’unité linguistique résulte d’une langue artificielle. De plus, il estimait que la disparition des langues minoritaires était le résultat inévitable du progrès économique. En fait, cette théorie marxiste orthodoxe de Kautsky montrait l’incompréhension envers les aspirations des petites nations. Kautsky était très influent et on peut considérer son point de vue comme la base de l’attitude essentiellement négative des marxistes concernant la question d’une langue neutre internationale.

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Trente ans plus tard, en 1918, l’italien Antonio Gramsci (1891-1938) reprit les thèses de Kautsky mais cette fois-ci critiqua explicitement et condamna sévèrement l’Espéranto lui-même [12]. Gramsci était un théoricien marxiste vraiment original et ouvert, de renommée internationale et un des fondateurs du Parti Communiste Italien. Il pensait qu’un marxiste « sérieux » ne devait pas s’intéresser à l’Espéranto car – je résume cela crûment - l’Espéranto est prématuré, inapproprié et même inutile :

Prématuré, car l’Espéranto est en lien avec des utopies du passé et son objectif de résoudre dès maintenant le problème du multilinguisme, est en fait un saut utopique dans un futur lointain ;
Inapproprié, car l’Espéranto est pleinement artificiel, donc mécanique, ne possède pas de tradition historique, ni de littérature, ni de capacité d’expression subtile et c’est pourquoi il ne peut pas réussir ;
Inutile, car Gramsci voit dans le futur le triomphe d’une des langues actuelles mais pour le présent refuse d’attribuer à l’Espéranto même un rôle auxiliaire ; inutile, de plus, car – comme Kautsky - Gramsci néglige les aspirations des petites nations et, inspiré par l’élitisme des intellectuels, il pense même que les couches populaires n’ont pas tant besoin de contacts internationaux…

Nous pouvons résumer ce rapide tour d’horizon en constatant que, les principaux théoriciens marxistes n’ont favorisé en aucune façon l’idée d’une Langue Internationale ‘prématurée‘, ni de la langue construite actuelle, l’Espéranto. Cette attitude de base, négative, des plus hautes autorités du marxisme a été bien entendu un handicap sérieux pour la diffusion de l’Espéranto dans les milieux ouvriers. Cependant, dans les couches moyennes du mouvement ouvrier, cette désapprobation de l’Espéranto n’était pas générale et, quand elle se manifestait, elle était plus pragmatique que fondamentale. On entendait même des voix favorables, quelques fois même de grands dirigeants. Je mentionnerai seulement deux exemples où les pours et les contres se sont affrontés publiquement.

Résistance publique

En 1907 a eu lieu le Congrès International Socialiste à Stuttgart [13]. Deux socialistes français –un d’eux était le fameux orateur Jean Jaurès – ont mis la proposition à l’ordre du jour, que l’Esperanto soit utilisé dans les documents officiels du Bureau de l’International Socialiste à Bruxelles. Cette proposition relativement modeste échoua, principalement à cause de l’opposition tranchée de la sociale démocratie allemande. D’ailleurs, ce refus fut mal digéré par les sociaux démocrates du monde espérantiste et quelques uns d’entre eux– dont le pionnier de l’espéranto d’alors Edmond Privat- protestèrent dans une lettre publique où ils soulignaient le contraste entre l’internationalisme de principe des socialistes et leur conduite réelle [14]. Vaine protestation.
Le deuxième exemple, également en 1907, concerne le Congrès International Anarchiste qui se déroulait alors à Amsterdam [15]. Un des organisateurs principaux était le militant anarchiste belge Emile Chapelier. Chapelier était en même temps un espérantiste actif, entre autres il collaborait à la Revue Sociale Internationale et était l’auteur de plusieurs études sur la relation entre l’anarchisme et la Langue Internationale. Pour le congrès, Chapelier prépara un rapport détaillé sur l’essence, l’utilité et les perspectives de l’Espéranto. Mais à cause de manipulations de l’ordre du jour, il n’a pas pu présenter ce rapport. En outre, Chapelier et le vétéran anarchiste Errico Malatesta, proposèrent ensemble au Congrès une résolution non seulement pour inciter les anarchistes, au moins les plus actifs, à apprendre l’Espéranto mais aussi pour exiger que l’Internationale Anarchiste l’utilise comme langue de travail. Cette résolution a été refusée. Le Congrès se montra plus pragmatique qu’idéaliste et accepta une autre résolution qui « appelle chaque camarade à apprendre au moins une langue vivante ».
Et cependant, malgré le manque de soutien idéologique dans le courant marxiste, dès le début du XXème siècle, l’Espéranto se développa timidement dans les cercles des travailleurs. Des hommes éclairés et idéalistes sentaient intuitivement qu’une Langue Internationale était une part incontournable de la future société socialiste. Ils comprirent aussi que l’usage pratique de l’espéranto donnerait une signification plus concrète aux prétentions internationalistes du mouvement ouvrier. Pour eux, l’appel « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » n’était pas un slogan creux, mais un objectif qui en valait vraiment la peine.

Les premiers groupes d’Espéranto ouvriers étaient très combatifs. Il suffit, pour cela, de lire par exemple le programme de « l’Association Internationale de la Paix et de la Liberté ». C’était la première association internationale ouvrière d’Espéranto, fondée en 1906. Voici son programme :
- Lutter, par des publications, contre l’Armée et le Militarisme, le Capitalisme, l’Alcoolisme, contre les dogmes et les préjugés qui n’aident pas à améliorer la vie sociale
- Diffuser la langue internationale Espéranto parmi les libres penseurs, les internationalistes, les socialistes et les anarchistes
- Répandre parmi les espérantistes la notion d’antimilitarisme, socialisme et anarchisme [16]

Cette ferveur révolutionnaire se fit même plus ambitieuse en 1910, quand la même association, sous le nouveau nom « Etoile Libératrice », adapta le programme suivant : « lutter contre l’Alcoolisme » devint « lutter contre la Religion » (qui n’était certainement pas plus facile…) et le modeste « améliorer le vie sociale » fut radicalement changé en « renverser la société capitaliste [17] ».

Aujourd’hui, nous pouvons peut-être sourire du pathétique de ce programme, mais il était pleinement conforme au courant d’idée de l’ouvrier de cette époque qui en majorité vivait dans des conditions misérables.

… Et les concepts fondamentaux

Comme on peut le voir, la langue internationale Espéranto était en ce temps-là considérée comme l’instrument pour atteindre l’idéal socialiste. Ceci est très clairement et posément résumé dans la déclaration de principe de la tchécoslovaque « Association Espérantiste des travailleurs ». En 1912 la revue Culture de cette association définissait l’idéologie suivante :

Nous sommes avant tout socialistes, et ensuite seulement espérantistes. Notre but principal est la pratique de l’Espéranto au service du socialisme internationale.

L’attitude culturelle et politique de l’espérantiste ne peut pas être une affaire mineure, mais le vrai espérantisme –comme idée constructive- doit faire partie de la manière de penser de chaque homme progressiste, anticlérical, antinationaliste, antimilitariste et socialiste

Pour nous, le Langue Internationale est un outil pour atteindre nos idéaux, pas un but [18].

Cette déclaration de principe est une chose solennelle et très importante, pour dire que la Langue Internationale est une partie essentielle de la conception progressiste du monde, que la Langue internationale ne peut s’épanouir n’importe où dans le monde. Ces concepts-ci sur le rôle et la signification de la Langue Internationale sont nés de diverses manières dans les groupes de travailleurs avant la première guerre mondiale. Ils étaient en idée de fond pour la croissance et l’épanouissement, entre les deux guerres mondiales, du fort mouvement espérantiste des travailleurs, parallèlement avec le mouvement « neutre ». A cette même époque SAT – Association Anationale Mondiale- n’a pas seulement savouré son apogée mais a aussi survécu à de rudes conflits idéologiques entre ses différentes fractions, résultant du schisme des organisations internationales ,de suite, les anarchistes, communistes et socialistes. Mais cette très intéressante période ne fait pas parti de ma conférence, ni les tragiques évènements quand l’espérantisme ouvrier fut brutalement réprimé dans l’Allemagne nazie ou étouffé en silence en union soviétique sous Staline. De la même façon, n’entre pas dans ma conférence la dégénérescence idéologique de l’espérantisme ouvrier après la deuxième guerre mondiale et sa quasi-disparition.

Deux idées à méditer

De cette époque tumultueuse entre les deux guerres mondiales, je veux cependant faire ressortir deux idées intéressantes. Elles constitueront ma synthèse et ma conclusion.

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La première idée est un extrait des propos de l’écrivain et révolutionnaire français Henri Barbusse (1873-1935). En 1922 parut la brochure de SAT ’For la Neŭtralismon !’ (A bas le Neutralisme), écrite par Eugène Lanti - le fondateur de SAT- pour justifier l’existence du mouvement espérantiste des travailleurs, séparé du mouvement neutre. Sur la page de titre de cette brochure se trouve la citation suivante de Barbusse :

« les espérantistes bourgeois et mondains seront de plus en plus étonnés et terrorisés par tout ce qui peut sortir de ce talisman : un instrument permettant à tous les êtres humains de se comprendre » [19].

Barbusse n’était pas espérantiste, simplement sympathisant, mais, en oubliant le ton emphatique de ses propos, il comprenait clairement que l’utilisation pleine et entière, à l’échelle du monde, d’une langue internationale neutre aurait des conséquences profondes non seulement au niveau international mais aussi au sein de la société. Des conséquences dont peut à peine être conscient l’espérantiste sans engagement social. Des conséquences qui menacent directement la vision du monde des conservateurs. Les langues mondiales utilisées actuellement jouiront-elles alors des mêmes privilèges qu’aujourd’hui ? Leur suprématie culturelle et économique sur le reste du monde ne s’amoindrira-t-il pas ? En outre, le chauvinisme et le nationalisme les plus extrêmes ne risquent-ils pas de perdre leurs formes les plus exacerbées ? _ Et quand de plus vastes couches de la population disposeront d’un moyen de communication internationale pratique cela ne constituera-t-il pas un pas vers plus de démocratie ? N’érodera-t-il pas l’élitisme culturel de certain cercle d’intellectuels ? Et ... ? C’est bien suffisant : une langue internationale, comme l’Espéranto, n’est en aucune manière un hobby innocent ! Elle est capable d’influer profondément sur notre vision du monde. C’est ce que comprirent très clairement les nazis quand, en 1936, ils interdirent officiellement l’Espéranto avec l’argument que « une, langue produit d’un mélange, est contraire aux principes de base du nazisme » [20].

En d’autres mots, la Langue Internationale est idéologiquement très marquée, et au plus profond d’elle même ne peut pas être neutre !
Pourtant, nous devons bien comprendre que ce fond idéologique est relatif et dépend du rôle que l’on veut attribuer à la langue internationale, pour aujourd’hui comme pour le futur. Plus ce rôle sera ambitieux, plus le côté idéologique de la Langue Internationale pèsera lourd et plus elle rencontrera de résistance au plan des idées à l’extérieur.

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La deuxième idée intéressante que j’ai annoncée est en quelque sorte complémentaire de la première. Elle fut énoncée, au début des années 30, par l’autrichien Franz Jonas (1899-1974). Jonas était alors le principal dirigeant des espérantistes ouvriers, bien organisés en Autriche. En outre, il avait une forte personnalité, était militant politique et après la seconde guerre mondiale devint maire socialiste de Vienne et plus tard, de 1965 à 1974, il fut même président de la république autrichienne. En 1933, quand SAT traversa une crise idéologique provoquée par le départ des communistes orthodoxe, il pensa que la présence des socialistes au sein de SAT n’avait plus de sens et décida de créer sa propre organisation, à savoir l’ISE, c-a-d ’Internationale des Espérantistes Socialistes’. Avec cette organisation, il espérait pouvoir mieux influencer la Deuxième Internationale (celle des socialistes) pour qu’elle soutienne et propage l’Espéranto. Voici le coeur de son raisonnement [21] :

« Le socialisme à absolument besoin de la Langue Internationale, car le socialisme ne peut être réalisé qu’au plan international. [22] »

La conviction que le socialisme ne peut être réalisé qu’au niveau international, est, selon moi, fondamentalement exacte, mais cela ne concerne pas directement notre sujet. La déduction, que le socialisme international à absolument besoin d’une Langue Internationale est parfaitement logique, car sans Langue Internationale commune, un tel ordre international conserverait une discrimination culturelle, donc des peuples inégaux en droit, donc des germes de chauvinisme et cela ne serait plus le socialisme. Une Langue Internationale est essentielle pour apporter des bases plus démocratiques aux relations internationales. D’ailleurs, toute conception progressiste du monde qui vise à construire un monde plus juste pour tous, est à peine réalisable si elle n’intègre pas une approche positive de l’idée de la Langue Internationale. Les deux sont liés. Elles ont besoin mutuellement l’une de l’autre.

Alberto Fernández


A propos de l’auteur

Alberto Fernández est né en Espagne (1930) mais en 1937, pendant la guerre civile espagnole, il fut exilé et le sort le conduisit à Gand (Belgique) où il étudia pour devenir ingénieur. A seize ans, il étudia seul l’Espéranto d’abord superficiellement plus à fond à partir de 1960 lors du congrès de SAT à Gand. Entre 1960 et 1980, il milita avec les Travailleurs Espérantistes de Gand et membre de SAT et du Mouvement Espérantiste pour la Paix dans le Monde (MEM). En 1971, parait chez Stafeto son travail original Dialogues sans gène (Senĝenaj dialogoj) – explorant des questions fondamentales par la vulgarisation scientifique. Pendant une dizaine d’année, il a collaboré à la revue en espéranto Heroldo comme critique, comme auteur à la rubrique Science Actuelle et comme rédacteur de plusieurs suppléments scientifiques. A partir de 1980, il ne participa plus que sporadiquement au mouvement espérantiste mais continua de le scruter avec intérêt. Cela le stimula pour écrire en 1995 un livre d’information en néerlandais : Espéranto, un regard critique sur la langue internationale (Esperanto : kritika rigardo al la Internacia Lingvo), publié par les éditions Masereelfonds, une organisation progressiste flamande.

En 1998, il poursuivit avec une esquisse historique plus détaillée, écrite aussi en néerlandais, Apparition et dépérissement de l’espérantisme ouvrier edité par la revue spécialisée Brood en Rozen de l’Institut flamand AMSAB (Archive et Musée du Mouvement Socialiste Ouvrier). Pendant ce travail d’exploration, il fut fortement impressionné par la signification et l’importance idéologique de la Langue Internationale, ce qui le poussa à participer à cette journée d’étude par une conférence.

Publié dans l’édition papier de la revue « Internaciisto » (de Internacia Komunista Esperantista Kolektivo) et Sennacieca Revuo en 2003.


Traduit de l’espéranto par :
Bob kaj Michelle Cordeau
Agnès Luc-Bouhali
Joël Martin-Gallausiaux

Texte original en espéranto sur le site de SAT :
- La ideologia stumblo intersocialismo kaj (la) internacia lingvo

Traduction en français parue dans La SAGO 50 et La SAGO 51 (déc 2008 - jan 2009).


[1] FORSTER, Peter G (1982) – The Esperanto Movement, The Hague-Paris-New York : Mouton Publ. (spécialement le chapitre ’Socialism and Esperanto’)

[2] LINS, Ulrich (1990) – La danĝera lingvo. Studo pri la persekutoj kontraŭ Esperanto, deuxième édition, Moscou : Progreso, pp316-323

[3] Lins (1990) p320

[4] RÀTKAI, Àrpád (1978) – Socialismaj teorioj kaj la internacia laborista asocio pri la universala lingvo voir à BLANKE, Detlev (red.) (1978) – Socipolitikaj aspektoj de la Esperanto-movado, Budapest : Hungara Esperanto-Asocio (contient une dizaine d’études par six auteurs différents, 228 pp), p23

[5] LINS, Ulrich (1987) – Marxismus und Internationale Sprache, dans ’Studoj pri la Internacia Lingvo’, par DUC GONINAZ, Michel (red.) (1987) – Studoj pri la Internacia Lingvo, Gand : AIMAV (neuf auteurs différents, en espéranto-anglais-français-allemand, 155 pp), p38

[6] PODKAMINER, Semjon N (1978) – Lenin kaj Esperanto (dans ’Socipolitikaj aspektoj ...’ Voir à Blanke 1978), p38

[7] Lins (1990), p338

[8] Podkaminer (1978), p42

[9] Lins (1990), p 383-403

[10] Lins (1990), p450 et DUC GONINAZ, Michel (1993) – La lecionoj de ’La danĝera lingvo’, dans ’Sennacieca Revuo’ 1993, Paris : SAT, p2

[11] Lins (1987), pp38-39 kaj Lins (1990), p326

[12] Lins (1987), pp34,39 et Lins (1990), p332, et BLANKE, Detlev (1990) – Lerni el la historio (commentaires pp532-543 dans et à propos du livre ’La danĝera lingvo’ de U. Lins), pp536,538

[13] Lins (1987), p32 et Lins (1990), p55

[14] BRUIN, Gerrit Paulus de (1936) – Laborista esperanta movado antaŭ la mondmilito, Paris : SAT, pp30-31 (il s’agit bien sûr de la première guerre mondiale)

[15] MOULAERT, Jan (1995) – Rood en Zwart. De anarchistische beweging in Belgie 1880- 1914. (Rouge et Noir – Le mouvement anarchiste en Belgique 1880-1914), Leuven : Davidsfonds, pp289,295

[16] de Bruin (1936) p21

[17] de Bruin (1936) p22

[18] de Bruin (1936) pp7-8

[19] LANTI, Eugène (1922) – For la Neŭtralismon !, deuxième édition 1928, Paris : SAT, page de titre.

[20] Lins (1990) p119

[21] Lins (1990) p276

[22] BORSBOOM, Eduard (1976) – Vivo de Lanti, Paris : SAT, p117







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