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Le Monde - 14 juillet 2010 - Michel Onfray, dévôt de la langue unique


Curieux athéisme, que celui qui se range sous l’autorité des Ecritures pour argumenter, y compris en des domaines qui semblaient depuis longtemps émancipés du religieux. Michel Onfray, dans la livraison du Monde du 10 juillet, fait l’éloge de l’Espéranto et des idéaux attachés à cette langue, à vocation universelle : ouverture, cosmopolitisme, etc. Cela est beau et bon. Il y voit aussi l’accomplissement de l’athéisme dans la mesure, où selon lui, les hommes, en créant une langue universelle, s’émanciperaient des dieux, deviendraient les sujets actifs et non plus passifs de l’histoire. Qu’est-ce à dire ? Ne sont-ce pas les hommes qui forgèrent aussi toutes leurs langues tout au long de leur histoire ? En fait, si l’on suit la curieuse et très indigente démonstration de notre philosophe, on peut légitimement en douter !

Cette démonstration, en effet, repose sur l’exposition biblique du mythe babélien, qui fait de la multiplicité des langues un châtiment infligé par Dieu aux hommes pour les punir de leur velléités émancipatrices. Onfray, en effet, s’en remet à ce passage des Ecritures (à travers évidemment l’exégèse qu’il en fait), pour affirmer que "la multiplicité des idiomes constitue moins une richesse qu’une pauvreté ontologique et politique". Il nous offre ainsi un magnifique exemple de raisonnement (pseudo) philosophique reposant sur des prémisses religieuses et théologiques !

Fort de cette sainte autorité, il vomit des imprécations digne d’un Savonarole républicain contre les "langues régionales", qui occuperaient selon lui l’"autre bout de la langue" par rapport au merveilleux projet de l’Esperanto et seraient des instruments de clôture tribale, d’identité ethnique et de rejet de l’étranger (le mot de xénophobie est même prononcé). Aveuglé comme tant d’autres par l’idéologie, Onfray n’a donc manifestement aucune espèce de connaissance des pratiques effectives de ces langues. Les locuteurs nés dans ces idiomes, jamais ne vous refuseront le français et vous parlent volontiers de leurs expériences d’intercompréhension (contrairement au lieu commun du patois local clos sur lui-même). Les enfants qui découvrent dans les écoles bilingues et immersives le plurilinguisme précoce vivent l’apprentissage de la langue "régionale" dans une relation constante avec d’autres langues vivantes, à travers une philosophie d’ouverture à l’autre, qui est étonnamment proche de celle qui anime le projet espérantiste. Qui plus est, parmi les locuteurs des langues régionales, se trouvent aussi de nombreux espérantistes, qui souhaitent une langue de communication universelle différente de l’anglais, ce qui ne les empêchent pas non plus, par goût et par nécessité, d’être anglophones.

Le plus consternant est sans doute qu’Onfray n’a aucune idée de ce dont il parle, affirmant que contrairement à ce que prétendraient (selon lui) les partisans de ces idiomes, ceux-ci ne seraient pas des langues, mais des "dialectes" hermétiquement cloisonnés, dans un espace mesuré par une journée de marche (car l’espace linguistique de la langue régionale, selon notre grand savant, ne connaît pas les véhicules à moteurs) ! Ces assertions trahissent ignorance et confusion : les langues régionales ne sont en effet pas unifiées et donc elles sont soumises à des variations dialectales plus ou moins importantes. Cela – d’un point de vue linguistique – n’en fait évidemment pas des langues moindres par rapport aux langues unifiées et standardisées comme le français (qui du reste connaissent elles-mêmes des variations, parfois importantes). D’ailleurs, contrairement à ce qu’affirme Onfray, la plupart des locuteurs des langues régionales sont non seulement conscients, mais fiers de cette diversification interne qui fait de leurs idiomes des bouquets de variations dans la morphologie, la phonétique et la syntaxe…

Ce n’est pas un hasard si le concept de langue polynomique, que l’on utilise désormais partout pour les désigner et les enseigner, a été mis au point par un linguiste corse, Jean-Baptiste Marcellesi, confronté à cette variabilité sur l’Ile de beauté. C’est sans doute ce qu’auront essayé d’expliquer en vain à Onfray ses compagnons de boisson corses, dont il me semble parler en vérité de façon fort grossière. Nous autres occitanophones, ne cessons de répéter que notre langue est constituée de dialectes, eux-mêmes soumis à variations, ce qui ne nous empêche pas de nous comprendre et de nous lire d’autant plus aisément que nous bénéficions de graphies communes (mistralienne et "classique"), sans cesser pour autant de nous exprimer dans nos dialectes respectifs. Cette diversification interne, associée qui plus est au bilinguisme, et souvent même au plurilinguisme, est notre richesse, notre ouverture au vaste monde et à la chatoyante humanité dans le jeu des différences. Cette expérience et ce jeu du divers et de la diversification linguistique donnent à penser et à rêver bien des choses ; ils permettent une pensée de l’universel qui ne soit pas réduction totalitaire ad unum, elle permet d’élaborer des formes de démocratie conséquentes où langues et cultures se conjuguent au pluriel. Sur la foi de la Bible, il n’y a là pour Onfray, que "pauvreté ontologique et politique". Nous n’osons imaginer à quoi pourrait ressembler l’utopie radieuse monolingue et monoculturelle qu’il appelle de ses vœux, d’ailleurs tout à fait étrangère à l’esprit de la grande majorité des espérantistes.

Onfray affirme enfin qu’en voulant parler et transmettre les langues régionales, nous serions engagés dans une "entreprise thanatophilique" de résurrection artificielle, en l’absence, dit-il, du "biotope" qui justifierait une telle entreprise, comme si nous voulions, ajoute-t-il, réintroduire les "dinosaures" et les "ptérodactyles". Cette assertion insultante contredit ce qu’il affirme par ailleurs (car c’est bien au présent qu’il dit que ces langues sont des dialectes, varient, etc.) et nie évidemment la réalité : ces langues sont certes affaiblies, mais non pas mortes, aucune n’a disparue, comme le montrent toutes les enquêtes sur le sujet ; et les écoles bilingues laïques, qu’elles soient publiques ou associatives, prospèrent. Mais je note surtout que l’argument souscrit au paradigme biologique et écologique dominant, ce qui montre encore la faiblesse et le peu de rigueur de cette pensée à prétention critique. En général, ce paradigme est invoqué en sens inverse, à travers la formule de "biodiversité linguistique", pour justifier la protection des langues et des cultures en danger, considérées comme des espèces vivantes à protéger. On voit par là comment il est facile de retourner l’argument. Les langues n’ont évidemment rien à voir, sinon par métaphore, avec les espèces vivantes de la biologie. L’espèce dont il est question, en l’occurrence, est l’homme et lui seul.

Il faut cesser de considérer les langues comme des entités vivantes indépendantes des groupes et des individus qui les parlent, arrêter de confondre leur genèse, leur évolution et leur disparition avec celles des êtres animés. Les langues sont ce qu’en font leurs locuteurs et, en partie (d’où l’importance de ce que l’on nomme "politiques linguistiques"), de ce qu’ils veulent en faire : Onfray en donne lui-même la preuve en adhérent au projet espérantiste qui, si on le ramenait au paradigme biologique, deviendrait un pur monstre de laboratoire, ce qu’il n’est pas, dès lors que les locuteurs se l’approprient et le font vivre en effet dans leurs échanges. Jean-Pierre Cavaillé, enseignant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales

Source : Le Monde, 14 juillet 2010







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