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"L’anglo-américain, devenu l’espéranto de notre siècle..."


Bien qu’historien et membre de l’Académie française, Alain Decaux n’a pas su éviter ce genre de cliché dans un article intitulé "La survie du français, cause nationale" : "Nos petits-enfants devront parler l’anglo-américain, devenu l’espéranto de notre siècle, car leur réussite éventuelle en dépend." ("Le Monde", 17 oct. 2001) Il lui aurait pourtant suffit de se pencher sur l’histoire de l’espéranto, comme l’a fait l’historien Jean-Claude Lescure. Il aurait pu aussi l’étudier, comme l’a fait l’érudit Umberto Eco, lequel a découvert en lui "une langue construite avec intelligence et qui a une histoire très belle" alors qu’il s’en moquait auparavant. Cet anglo-américain est en fait un sabir qui n’a rien à voir avec l’espéranto. Il y a usurpation d’appellation. Le linguiste anglais E. L. Thorndike avait pu constater que les 850 mots de base du "Basic English" (évolution du projet de langue "Panoptic English" de 500 mots créé en 1929 par C. K. Ogden) qui a vu le jour en 1935 et qui a reçu le soutien du gouvernement britannique, avaient 21 120 significations alors que le vocabulaire espéranto est en grande partie univoque. Les polysémies sont innombrables en anglais alors qu’elles sont rares en espéranto. L’anglais a 283 verbes irréguliers ; l’espéranto n’en a aucun. La prononciation et l’intonation de l’anglais sont difficilement assimilables et saisissables là où l’espéranto se prononce tel qu’il s’écrit et inversement, avec un accent régulier. La syntaxe est rigide pour l’anglais alors qu’elle est très souple pour l’espéranto qui a en outre des capacités très supérieures dans la combinaison des radicaux et des affixes, etc. S’il a échoué comme projet de langue planifiée, le Basic English n’en a pas moins permis à l’anglais de se donner un faux air de simplicité. Une étude publiée dans le "New Scientist" du 4 septembre 2001 a par ailleurs révélé que c’est la langue qui fait apparaître le taux le plus élevé de cas de dyslexie. N’y a-t-il pas lieu de se poser des questions ? Des ouvrages récents, dont le dernier en date est "Langues sans frontières" (Éd. AutrementFrontières), de Georges Kersaudy, ancien fonctionnaire international et grand polyglotte lisant, parlant et traduisant 51 langues d’Europe et d’Asie, commencent enfin à donner de l’espéranto une image conforme à la réalité.

Face au murmure des lamentations

Le véritable espéranto aurait pu éviter la dérive du français, et d’autres langues, dont certains se lamentent. Il aurait pu et peut encore jouer, pour le français comme pour les autres langues, un rôle comparable à celui qu’a joué le Basic English pour l’anglais mais en ayant les qualités requises pour une langue internationale pas réservée seulement à l’élite ou aux "classes supérieures, dites intelligentes", selon l’expression du grand géographe Elisée Reclus qui avait pu constater la progression fulgurante de l’espéranto dès le début du XXe siècle. Voici déjà 17 ans qu’un grand journaliste, Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, avait attiré l’attention à ce sujet dans un article intitulé "La crise de l’UNESCO" : "La faute originelle du système — ne pas avoir choisi en 1946 une langue universelle « neutre », qui aurait pu être l’espéranto, enseignée dans toutes les écoles et seul langage à être utilisé par les Nations unies et ses agences spécialisées comme l’UNESCO, — a condamné celle-ci, avec ses deux langues de travail (français, anglais) et quatre autres idiomes officiels (espagnol, arabe, russe, chinois) sans parler de celles des cent soixante et un États-membres à entretenir en permanence une armée de traducteurs et d’interprètes représentant officiellement une dépense annuelle d’environ 10 millions de dollars. Malgré cela, le 26 octobre 1983, jour de l’inauguration, en présence du président Mitterrand, de la XXIIe Conférence générale de l’organisation, à Paris, le seul ordre du jour automatiquement distribué à la presse était en anglais..." ("Le Monde", 18 janvier 1984). Nous payons aujourd’hui au prix fort les haussements d’épaules et ricanements qu’ont pu susciter ces propos, ainsi que le mur du silence qui a été érigé autour de cette alternative. Avec le mot-clé "esperanto" sans accent, Internet permet aujourd’hui de démolir ce mur de la honte. Même pour se débrouiller avec ce prétendu "espéranto" qu’est ce "Broken English", il faut un temps considérable, or le temps, c’est de l’argent. Et c’est précisément faute d’argent que de nombreuses classes de notre pays sont supprimées, par exemple dans le chef-lieu de canton de 1500 habitants où je réside, Moutiers-les-Mauxfaits, même s’il ne manque qu’un seul élève pour justifier leur maintien ! Mais de l’argent, il y en a pour le tout-anglais. Tous les pays du monde, sauf, bien entendu, ceux du bloc anglophone, dépensent des sommes astronomiques pour se plier à cette façon de communiquer, pour s’aliéner, pour s’ouvrir à la fuite des cerveaux qui est désastreuse dans de vastes régions du monde, pour accélérer le déséquilibre. Un temps considérable est absorbé pour renforcer ainsi la suprématie et accroître l’avance de pays pour lesquels l’anglais est la langue de tous les jours. Dès 1978, dans son numéro du 12 octobre, l’International Herald Tribune pouvait triomphalement intituler un article : "English is a Profitable Export !". Or, comme l’a dit très justement la linguiste Henriette Walter : "La langue, c’est une façon de penser".

Penser à l’anglaise ? à l’américaine ?...

Tout est fait pour nous y conduire, et les "collaborateurs" ne manquent pas. Tels sont précisément les voeux de ceux qui veulent dominer le monde et imposer leurs choix : le ton a été donné par Madeleine Albright lorsqu’elle était secrétaire d’État de Bill Clinton : "L’un des objectifs majeurs de notre gouvernement est de s’assurer que les intérêts économiques des États-Unis pourront être étendus à l’échelle planétaire." ("À gauche" , 20 février 1997).

Dans son numéro du 13 mai 1997, "Le Figaro" rapportait que Robin Cook, nouveau secrétaire au Foreign Office dans le gouvernement de Tony Blair, voyait grand : "Il veut non seulement rendre à la diplomatie britannique un lustre que l’administration tory avait, selon lui, terni, mais il souhaite aussi que, demain, la Grande-Bretagne mène le monde. Pacifiquement, cela va de soi. Par la seule force de son économie, de son génie créateur, de sa culture et de sa langue". Lors d’un discours prononcé aux États-Unis, Margaret Thatcher s’en est violemment pris à la France qui refuse de s’aligner docilement sur le modèle qu’elle a désigné ainsi : "Au XXIème siècle, le pouvoir dominant est l’Amérique, le langage dominant est l’anglais, le modèle économique dominant est le capitalisme anglo-saxon".

("Marianne", 31 juillet 2000) Quant à David Rothkopf, directeur général du cabinet de consultants Kissinger Associates, il a été encore plus précis dans un ouvrage paru en 1997 et intitulé "A Praise of Cultural Imperialism ?" (Louange de l’impérialisme culturel ?) : "Il y va de l’intérêt économique et politique des États-Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais ; que, s’il s’oriente vers des normes communes en matière de télécommunications, de sécurité et de qualité, ces normes soient américaines ; que, si ses différentes parties sont reliées par la télévision, la radio et la musique, les programmes soient américains ; et que, si s’élaborent des valeurs communes, ce soient des valeurs dans lesquelles les Américains se reconnaissent." Faut-il considérer comme norme américaine, devant laquelle il faut se plier en silence, celle qui consiste à créer des monstres à grands frais quitte à les casser ensuite... à grands frais ? Voir du côté Taliban... Ou le modèle le plus polluant de la planète sous tout rapport, tant écologique que culturel ? Voir le sommet de Kyoto... Au bout du compte, il y a le fait que, par exemple dans les institutions européennes, dans des milieux où l’anglais occupe une place de plus en plus prépondérante, les natifs anglophones sont déjà préférés même aux polyglottes qui ont l’anglais pour seconde langue.

"Gouverner, c’est prévoir"

C’est ce que dit un axiome connu. Combien de nos décisionnaires mesurent l’enjeu que représente la désignation d’une langue nationale dans le rôle de langue internationale ? Combien prévoient ou pressentent sur quoi cela peut déboucher ? Ne s’exprime clairement et avec éloquence que celui qui s’exprime dans sa propre langue, la seule dans laquelle il se sent à l’aise, ou en espéranto, créé pour servir non point une seule entité, mais l’humanité tout entière dans un esprit d’équité et de respect réciproque. Pourtant, force est d’admettre qu’une "langue pour la communication internationale" (expression de Lionel Jospin à Hong Kong en 1998), est aujourd’hui une nécessité impérieuse, mais l’apprentissage d’une telle langue ne devrait pas porter préjudice à celui des autres langues. Avec l’espéranto, nous avons un excellent enseignement préparatoire (propédeutique) qui, à l’inverse d’autres langues comme l’anglais, n’exige que peu de temps et de moyens.

La croyance selon laquelle l’anglais apportera la solution est extrêmement répandue. Pourtant, beaucoup en reviennent déjà. Président directeur général de Renault, Louis Schweitzer avait décidé en 1999 que seul l’anglais serait utilisé dans les relations entre les comités des usines établies dans divers pays. Deux ans après, le 1er avril 2001, l’Agence France Presse faisait écho à une déclaration qu’il a faite à l’occasion de la création d’une fondation qui permettra aux Japonais de mieux connaître la France et d’apprendre le français : "La langue a été une difficulté un peu supérieure à ce que nous pensions. Nous avions choisi l’anglais comme langue de l’alliance mais cela s’est avéré un handicap avec un rendement réduit de part et d’autre. " Même le Président Jacques Chirac, qui n’est pourtant pas un indigent mental, s’est humblement excusé à New York, après l’attentat du 11 septembre, de parler en français après avoir avoué "my English is not very good". A la question "Parlez-vous anglais lors de vos séjours à l’étranger ?", lors d’un entretien accordé à "Mon Quotidien" (25 septembre 1997), journal destiné aux enfants de 10-15 ans, il avait déjà répondu : "Oui, avec mes amis, mais jamais dans les discussions officielles, car je ne parle pas parfaitement cette langue et ce serait un handicap. Pour les sujets sérieux, il faut être sûr d’être bien compris".

A son retour du sommet de Kyoto, Dominique Voynet avait déclaré au "Journal du Dimanche" (JDD) : "Toutes les discussions techniques se sont déroulées en anglais, sans la moindre traduction, alors qu’il s’agissait d’une conférence des Nations unies. Trop de délégués ont été ainsi en situation d’infériorité, dans l’incapacité de répondre efficacement, de faire entendre leurs arguments". Ainsi pour traiter de sujets qui engagent l’avenir de l’humanité et de la planète, des spécialistes se sont déplacés du monde entier, ils ont séjourné dans un pays où tout est très cher, et leur temps a été en grande partie gâché. Certains vont penser que la France a du retard dans l’enseignement des langues. Regardons donc du côté de ceux qui ont plusieurs longueurs d’avance sur notre pays dans l’enseignement de l’anglais : les pays de langue germanique pour lesquels l’anglais est plus facile.

Dans le quotidien suédois "Svenska Dagbladet" (24.10.1993), Margareta Westman, une responsable du Comité linguistique suédois, a déclaré : "Nous, les Suédois, avons tendance à surestimer nos connaissances linguistiques, en particulier en anglais, mais nous sommes insuffisants lorsqu’il s’agit d’un raisonnement nuancé. Nous courons le risque de dire ce que nous pouvons mais pas ce que nous voulons."

Députée européenne, Mme Helle Degn avait cru bon de s’exprimer en anglais plutôt que dans sa langue : le danois. Cela faisait plus sérieux. Croyant dire qu’elle en était aux premiers jours de ses fonctions ministérielles, elle dit en fait qu’elle en était au début de sa menstruation. Les règles de la communication linguistique ne sont pas telles qu’on le pense trop souvent...

Dans un communiqué du 2 octobre 2001, l’agence de presse allemande DPA a reproduit les propos d’Hartmut Kugler, président de l’association des professeurs germanistes allemands selon lequel : "Ce que l’on veut exprimer, il faut le dire dans la langue que l’on maîtrise le mieux" . Il a ajouté :"En langues étrangères, on a souvent des difficultés à s’exprimer de manière nuancée, alors qu’en comparaison, il est relativement plus facile de comprendre passivement". Kugler a par ailleurs mis en garde contre l’intronisation de l’anglais comme seul moyen de compréhension européen : "Nous avons entre temps, durant cinquante années fait l’expérience du grand projet "l’anglais comme première langue étrangère" — mais quel est le niveau d’élocution du bachelier moyen en anglais ?" avant de conclure que, dans la population, la maîtrise de l’anglais ne suffirait pas pour exprimer des notions complexes. Il a enfin averti que l’anglais pourrait devenir une langue dominante de même qu’il en fût pour le latin : "Les rares "globe players" à très bien maîtriser l’anglais seront ceux qui dans l’avenir décideront de tout."

Avec l’anglais, les seuls à être réellement à l’aise sont les locuteurs de pays dont cinq appartiennent au réseau d’espionnage "Echelon". Les autres, à part une frange sociale privilégiée, ou des personnes très minoritaires qui ont longuement séjourné dans des pays anglophones, sont dans la situation de travailleurs immigrés handicapés dans leurs démarches, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de tout autre chose que d’une conversation banale, même après des décennies de présence dans leur pays d’adoption. L’Europe et le monde ont besoin d’une langue pas seulement pour permettre à chacun de se débrouiller, mais de dialoguer comme il le fait dans propre langue, sur une base respectant le principe d’égalité des chances dont tout le monde parle mais que peu de décisionnaires appliquent.

Le prix Nobel de la Paix de cette année 2001, M. Koffi Annan, s’est engagé à oeuvrer dans le sens d’une plus grande égalité. Ce principe commence par la langue car tout part d’elle, depuis les premières tentatives de l’enfant et de sa mère pour se comprendre oralement jusqu’aux décisions qui engagent l’avenir du monde.







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