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Des erreurs indignes d’une revue "scientifique"


Le 23 décembre 2000

Monsieur le Rédacteur en Chef,

Fidèle abonné de ’Sciences et Avenir’ depuis ses premiers numéros, je suis profondément étonné et déçu de lire p. 71 de votre numéro hors-série consacré aux langues un article comportant des erreurs grossières en ce qui concerne l’Espéranto, erreurs indignes d’une revue ’scientifique’ que son auteur aurait pu éviter en menant une véritable enquête, même modeste, au lieu de reprendre des affirmations sans fondements vieilles d’un siècle.

Il est bien exact que ’l’Espéranto est la plus renommée des langues construites’ et ’de fait la seule langue internationale effectivement parlée’ par des centaines de milliers de personnes du monde entier, comme en témoignent les nombreux congrès internationaux où il est la seule langue utilisée pour traiter des thèmes les plus variés (littéraires, scientifiques ou linguistiques) et les milliers de sites que chacun peut consulter sur Internet en proposant le mot ’esperanto’ (sans accent). Mais ’sa simplicité’, ’une des raisons de son succès’ écrivez-vous, n’est pas celle qui est suggérée par l’article en question laissant supposer que l’Espéranto ne comporte que 900 mots (sic) car si l’Espéranto est plus facile que toute autre langue il le doit à ses qualités propres, à sa prononciation très claire, à sa logique et à sa régularité, qui en font une langue agréable à entendre, très riche et nuancée, au vocabulaire pratiquement illimité, ce qui nous éloigne fort des 900 mots que lui attribue votre article !

1- Il est inexact de dire que l’Espéranto est l’un des ’rejetons du Volapük’. Le tableau que vous donnez p. 71 le montre amplement puisque les seuls mots voisins sont "kap" et "kapo" pour ’tête’ ce qui ne surprendra personne. Quant aux autres mots, ils sont totalement différents. Ce tableau présente en outre de nombreuses erreurs en Espéranto : le mot signifiant ’tout’ n’a jamais été ’cui’ (sic) et les mots ’cevalo’, ’ajo’, ’pregejo" s’écrivent avec un accent circonflexe situé respectivement sur les lettres ’c’, ’j’ et ’g’ ou pouvant être remplacé par la lettre ’h’ lorsque ces lettres accentuées ne figurent pas au clavier.

2 - Il est faux et singulièrement réducteur d’écrire que ’l’Espéranto est inspiré de l’espagnol, de l’italien et de l’allemand’. Le Pr Zamenhof ne connaissait certainement pas l’espagnol mais connaissait trois langues anciennes et plusieurs langues modernes dont le polonais, le français et l’anglais. Le grand linguiste Meillet a fort justement qualifié l’Espéranto de ’géniale synthèse des langues indo-européennes’ et le Pr Claude Piron (ancien traducteur d’anglais, chinois, russe et espagnol dans les instances internationales) a montré dans sa brochure ’L’Espéranto langue européenne ou asiatique ?’ que si les racines des mots d’Espéranto sont majoritairement européennes et empruntées aux langues latines, germaniques et slaves, la structure interne de la langue internationale est par contre plus proche de celle de langues asiatiques, ce qui lui confère une plus grande internationalité.

3- Écrire que ’l’Espéranto compte 900 mots’ (sic) est totalement inexact car dès la première brochure publiée en 1887 dans cette langue les 900 ’mots’ qu’elle contenait étaient en fait des racines à partir desquels on pouvait déjà utiliser des milliers de mots dérivés ou composés, puisqu’une quarantaine de préfixes et de suffixes au sens bien défini permettait de former des dizaines de mots à partir de chaque racine. Par exemple la racine ’sana’ (bien portant) donne sans effort ’malsana’ (malade, adjectif), malsanulo (malade, substantif), malsanigi (rendre malade) et une trentaine de mots dérivés sans avoir à assimiler des mots différents comme dans les langues ethniques. La généralisation assimilatrice de Piaget, bien connue chez les enfants, permet de créer tout le vocabulaire nécessaire sans effort spécial de mémoire ce qui permet de consacrer l’intelligence à la pensée et non à des foules d’exceptions inutiles à celle-ci.

Comment avec ’900 mots’ le Dr Zamenhof aurait-il pu traduire La Bible, Molière, Shakespeare, Gogol ou Heine ? Comment dans ces conditions 42 membres de l’Académie des Sciences de l’Institut de France auraient-ils émis en 1924 un voeu en faveur de l’Espéranto ? Comment le Pen-Club International aurait-il admis en 1994 dans ses rangs, après enquête, le Pen-Club des écrivains en Espéranto dont l’un d’eux, un Écossais, fut proposé en 1998 comme candidat au Prix Nobel de littérature pour son oeuvre en Espéranto ? Comment cette langue si elle était aussi pauvre aurait-elle été utilisée à des degrés divers par 26 prix Nobel, dont le Pr Selten, récent prix d’économie, qui publia une partie de ses travaux en Espéranto. Etc., etc..

En réalité grâce aux principes donnés par le Dr Zamenhof la langue n’a cessé de s’enrichir pour répondre à tous les besoins modernes : le dictionnaire de base (Plena Ilustrita Vortaro), édition de 1970, actuellement en cours de révision comporte plus de 15 000 articles, majoritairement des racines, qui permettent grâce à la formation des mots dérivés et des mots composés l’utilisation d’un vocabulaire potentiel de quelques centaines de milliers de termes. Nous sommes loin des 900 mots d’un langage basique simplifié ! Il y a de quoi, comme l’a écrit Maurice Genevoix, ’d’exprimer les nuances les plus subtiles de la pensée’. Dans le domaine technique par exemple le seul dictionnaire spécialisé des termes ferroviaires comporte 360 pages.

4- Le tableau intitulé ’du Volapük à Interlingua’ et le texte situé au-dessus laisse supposer au lecteur non averti que Interlingua, l’une des quatre variantes élaborées par les commissions d’IALA, est l’aboutissement d’une évolution vers une internationalité rationnelle. En fait ce projet fait une plus large place aux langues occidentales ce qui en diminue l’internationalité et le Pr Martinet que vous citez a démissionné de cette organisation. A plusieurs reprises il a apporté son appui à l’Espéranto, écrivant avec raison que si les progrès de l’Espéranto n’ont pas été plus rapides ’ce n’est pas pour des raisons linguistiques mais pour des raisons politiques’ : ceci est un thème qu’il faudra bien aborder un jour objectivement pour résoudre le babélisme actuel.

J’espère que ces quelques réflexions vous permettront d’apporter une correction aux erreurs accumulées dans cet article qui porte préjudice au renom scientifique de votre revue et que l’année 2001, consacrée année des langues, vous donnera l’occasion de revenir sur le sujet, d’effectuer une véritable enquête auprès de personnes compétentes, et de me permettre ainsi, comme à beaucoup d’autres, de faire à nouveau confiance à votre revue. Parmi les milliers de sites en Espéranto, ou sur l’Espéranto, que l’on trouve sur Internet je me permets de vous signaler le site multilingue www.esperanto.net qui pourra vous y aider et où vous pourrez lire les jugements d’espérantophones de différents pays.

’Sciences et Avenir’ s’honorerait d’aider à mieux faire connaître cette langue internationale d’acquisition relativement facile, riche et nuancée, qui permettrait si elle était enseignée une communication internationale de qualité, sur un pied d’égalité, et protégerait ainsi toutes les langues aujourd’hui menacées - dont le français et l’anglais - qui sont aussi le patrimoine de l’humanité.

Veuillez agréer, Monsieur le Rédacteur en Chef, l’expression de mes salutations distinguées.

Maurice Sujet







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