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Droit au but pour se comprendre

hommage à René Centassi


Introduction

Ce document est un hommage à René Centassi, ancien rédacteur en chef de l’Agence France Presse, avec qui j’ai rédigé "L’homme qui a défié Babel", paru d’abord chez Ramsay (1995), puis en seconde édition, simultanément avec sa traduction espéranto, chez L’Harmattan (2001).

Il est en partie constitué par deux chapitres réactualisés séparés par un "entracte" d’un premier livre sur lequel nous avions travaillé ensemble mais que plusieurs éditeurs avaient refusé jusqu’au jour où le directeur littéraire d’une grande maison nous avait demandé de remanier le manuscrit... ce qui n’a pas empêché ensuite un refus, vraisemblablement décidé par le comité de lecture.

René Centassi est né le 22 juin 1922 à Port-Saïd. Après avoir vécu sa jeunesse en Égypte, il a manifesté de bonne heure son attirance pour le journalisme. Ses talents furent très vite remarqués. Sa carrière l’a mené entre autres à Beyrouth, où il fut directeur du bureau de l’AFP pour le Liban, puis en Italie, au Mexique, aux États-Unis...

Très cultivé, polyglotte, il rédigea aussi, avec son collègue de l’AFP Gilbert Grellet, une biographie d’Émile Coué parue chez Robert Laffont sous le titre "Tous les jours, de mieux en mieux". Ce titre pourrait s’appliquer aussi à une langue qui, tous les jours, de mieux en mieux, apporte un nombre toujours plus grand de services et de satisfactions à ceux qui ne se sont pas arrêtés au ouï-dire.

Bien que maîtrisant quatre langues parmi les plus parlées du monde (anglais, espagnol, français et italien), René Centassi a acquis, par le vécu, la comparaison et la réflexion, la conviction qu’une langue internationale commune, sans lien avec quelque puissance que ce soit, était devenue une nécessité pour le monde moderne. Et il avait même commencé son étude jusqu’au point d’accéder à une connaissance passive utilisable. Sa disparition, le 10 janvier 1998, a mis fin à d’autres projets. Quelques mois plus tôt, alors qu’il devait être hospitalisé pour des examens médicaux, il m’avait demandé de bien vouloir le remplacer pour une conférence qu’il avait promis de présenter le 14 octobre 1997 à Chambéry. Malgré une surcharge de travail , j’avais accepté de traiter d’un sujet qui demeure toujours actuel : "L’espéranto en question".
Henri Masson *


Je vous comprends. Moi non plus.

La santé est une chose bien trop importante pour la confier aux seuls médecins. VOLTAIRE La guerre ! c’est une chose trop grave pour la confier à des militaires" CLEMENCEAU

La communication linguistique internationale n’est-elle pas une chose bien trop importante pour ne la confier qu’à des linguistes ? "No problem !", disent certains. Comme vous dites : "Nos problèmes..."

Bien des chefs d’États sont désemparés en l’absence de leur interprète au moment où ils en ont besoin.

Charles de Gaulle fit part à M. Hervé Alphand, ancien ambassadeur de France à Washington, d’un problème qu’il eut un jour avec le président des États-Unis : "Vous savez que Kennedy m’a appelé sur le téléphone spécial. J’ai accepté de répondre bien qu’il ne m’ait pas donné de préavis. A l’avenir, il faudra changer la méthode. Je veux être prévenu une heure à l’avance, sauf cas exceptionnel (et ce n’en était pas un), pour pouvoir réfléchir, consulter les documents nécessaires, prévenir mon propre interprète. Tout s’est passé par l’intermédiaire du sien, d’ailleurs bien. Il me parlait, je comprenais un peu, et puis l’interprète traduisait ses paroles, puis les miennes. Cela pourrait être perfectionné."

Cette autre information publiée dans les années 1970 par "Overösterreichische Nachrichten", après une visite du président Pompidou à Franz Jonas, président de la République d’Autriche, nous permet d’apprécier à sa juste valeur l’utilité de certains voyages officiels : "L’échange de points de vue a été général. (...) Il est vrai que la langue joue un rôle important. (...) Peu de politiciens français parlent l’allemand, et rares sont ceux qui s’expliquent dans la langue de Voltaire parmi les hommes politiques autrichiens."

Ceci dit, voici quelques années, l’ex-président Valéry Giscard d’Estaing avait annoncé publiquement qu’il apprendrait le chinois. A peu près à la même époque, le président François Mitterrand avait exprimé l’intention de rafraîchir ses connaissances de l’allemand. Il n’y a jamais eu de déclaration publique sur les résultats atteints de part et d’autre. Même bien maîtrisé, l’allemand aurait d’ailleurs été d’une totale inutilité à M. Mitterrand lors d’une rencontre qu’il eut aux Antilles avec le président américain Georges Bush (père). Une photo publiée dans Le "Canard Enchaîné" du 20 décembre 1989 les représente se promenant sur une plage, seuls. Dans son style particulier, l’hebdomadaire satirique rappelait qu’aucun des deux ne connaissait la langue de l’autre. Qui sait si le président n’a pas eu alors une vague pensée pour une promesse faite au secrétaire général de SAT-Amikaro, en 1981 : "Je me permets de vous préciser que mes amis parlementaires ont déposé lors de la précédente session de l’Assemblée Nationale une proposition de loi tendant à inclure la langue internationale ESPERANTO dans l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur comme langue à option. Si les Français m’accordent leur confiance, je demanderai au Gouvernement de soumettre cette proposition de loi."

Dans son numéro du 28 janvier 1990, le quotidien russe "Les Nouvelles de Moscou" a publié un entretien intitulé "L’interprète de Gorbatchev". Diplômé de l’Institut des langues étrangères, Pavel Paljtchenko fut affecté en 1985, pendant cinq ans, à la traduction simultanée à l’ONU, à New York. Il parvint à être sélectionné comme interprète du chef de l’Etat encore soviétique. Son prédécesseur avait eu des rapports difficiles avec certains dirigeants. Ainsi, pour Vorochilov, "l’interprète était pire que la dernière des ordonnances". Certes, ce n’est pas donné à tout le monde de disposer, comme Gorbatchev, d’un interprète personnel hautement qualifié. Encore faut-il qu’il soit là.

Ainsi, lors du séisme qui eut lieu en Arménie, en 1988, les problèmes de communication linguistique constituèrent un grave obstacle au bon déroulement des secours. Dans son numéro 18 décembre, "Midi-Libre" répercutait ainsi l’écho des difficultés rencontrées : "Quand au Premier ministre, Nikolaï Rytjkov, il accuse carrément de laxisme le ministère des Affaires étrangères. Regrettant notamment que les équipes internationales aient manqué pendant plusieurs jours d’interprètes, alors qu’ils se comptent par ’centaines’ au ministère à Moscou, où ils ’dormaient’. C’est un étudiant français, présent par hasard, qui a permis à Gorbatchev de communiquer avec des sauveteurs français le week-end dernier  !".

Lors du tremblement de terre qui eut lieu dans une région reculée de Turquie, en 1992, le reportage diffusé par une chaîne de télévision française laissa entendre un sauveteur lancer cette question : "Y a-t-il quelqu’un qui parle français ?". Il ne reçut aucune réponse.

Selon le "Daily Mirror" (25 mars 1974), un hélicoptère fut contraint d’abandonner le sauvetage d’un marin soviétique en raison de difficultés linguistiques. Celui-ci put tout de même être sauvé par un bateau. Quant au prince laotien Souvannah Phouma, il fut soigné par quatorze cardiologues dont cinq étaient laotiens, un américain, deux thaïlandais, trois soviétiques, deux français et un chinois. L’Américain ne parlait pas le français, seule langue étrangère du médecin personnel du prince, les Soviétiques ne parlaient ni le laotien, ni le français, et les Thaïlandais ne savaient pas le français...

Les écueils de communication linguistique ont parfois des conséquences plus comiques que tragiques. L’ancien président des États-Unis Jimmy Carter en a fait les frais lors d’un séjour en Pologne, comme l’a relaté le quotidien bruxellois "Le Soir" (31 décembre 1977). Le discours qu’il a prononcé à son arrivée à Varsovie a été traduit par un interprète du département d’État américain d’origine polonaise mais dont la famille avait émigré depuis longtemps aux États-Unis. Il utilisait de ce fait des formes archaïques, des termes maladroits et des mots russes à la place des mots polonais, si bien que certaines expressions furent ainsi traduites : "Vos désirs pour l’avenir" : "Vos convoitises pour l’avenir". "Lorsque j’ai quitté les États-Unis" : "Lorsque j’ai abandonné les États-Unis". "La Pologne est le foyer ancestral de plus de six millions d’Américains" : "Un État qui constitue également la patrie de 10 millions d’Américains". Il est même allé jusqu’à dire : "La Constitution polonaise, objet de ridicule". Le plus cocasse, compte tenu de la prudité de Carter, c’est lorsque l’interprète a dit avec un fort accent "yankee" : "Je désire les Polonais charnellement" alors que celui-ci avait dit "Je souhaite connaître les désirs des Polonais". Ce genre de traduction aurait peut-être été plus conforme à la personnalité de l’actuel président Clinton à propos duquel circule une devinette demandant ce qu’est sa braguette. Réponse : "l’US Open"...

En 1947, l’anthropologue, explorateur et navigateur norvégien Thor Heyerdahl réalisa l’expédition Kon-Tiki à bord d’un radeau, depuis les côtes péruviennes jusqu’à Tahiti. En 1970, il traversa l’Atlantique sur un radeau en papyrus (le Râ II). Il avait donc beaucoup de choses à transmettre, mais il eut à se plaindre des traductions : "Beaucoup de choses seraient plus faciles si l’on pouvait surmonter la barrière des langues. J’en ai fait l’expérience dans la traduction de mes livres. Ici on dit quelquefois ce que, même en songe, je n’aurais jamais dit. Ainsi, par exemple, j’ai fait interrompre l’édition de mon dernier livre en langue française. Que l’on tire la conclusion de ce qui se passe lors des débats politiques avec interprètes et installations de traduction simultanée !..."

C’est en ces termes qu’il avait donné son avis dans une autre occasion : "Toutes les démarches pour obtenir la compréhension entre les peuples doivent se baser sur les possibilités d’une langue commune. C’est pourquoi l’idée de l’espéranto est une chose que toutes les nations pacifiques du monde doivent estimer et respecter."

Voici déjà bien des années, des ouvriers français du nord de la France, travaillant pour une firme dont le siège était aux États-Unis, eurent la surprise de recevoir une lettre de licenciement rédigée... en anglais. Le 6 octobre 1989, le journal économique "Les Échos", faisait part des préoccupations de Gilbert Trigano, le directeur Club Méditerranée : "Un des problèmes numéro un du Club dans les années à venir sera celui de la langue et de la communication entre les diverses nationalités sur les lieux de vacances."

Lors d’une étape du Tour de France en Belgique, en 1989, le commentateur de télévision Robert Chapatte fit allusion à l’espéranto à propos des problèmes de langues, ce qui donnait déjà une idée de la confusion. En 1992, cet événement sportif réunissait 198 coureurs de 22 nations. Le 5 juillet, sous le titre "Tour de France, tour de Babel - Tour de France 1992", "Le Journal du Dimanche" faisait déjà remarquer que le français était sur la pente descendante : "Le français reste la langue officielle de l’Union cycliste internationale (UCI). ’Il est encore très parlé pour cette raison, estime Stephen Hodge. Mais, ce n’est plus la langue commune. L’anglais a beaucoup progressé et, en ce moment, l’espagnol compte beaucoup parce qu’on trouve là-bas les groupes les plus nombreux et les plus riches. Personne ne pense encore que l’anglais sera la langue commune du cyclisme de demain, à la manière du tennis."

Présidente du Festival de Cannes 1997, Isabelle Adjani avait fait part au quotidien "Le Monde" (22 mai), des problèmes qu’elle avait rencontrés : "J’ai découvert un problème auquel on ne prête pas assez attention, celui des interprètes. Ils sont les intermédiaires entre tous les jurés dès que ceux-ci ne parlent ni la langue du film ni celle des sous-titres, ils peuvent fausser ou amoindrir la perception des oeuvres. Et durant les délibérations, en anglais, ceux qui maîtrisent mal cette langue sont forcément moins efficaces pour défendre leurs positions."

Bien d’autres exemples sont donnés par Claude Piron dans "Le défi des langues" édité par L’Harmattan.

Les problèmes de communication linguistique internationale demeurent ; ils constituent un lourd handicap pour toute l’humanité La politique linguistique est aujourd’hui décidée sous l’influence de gens qui se sont fait une profession, certes respectable, d’étudier les langues. Mais les hommes politiques qui suivent leurs conseils oublient que des centaines de millions de personnes ont d’autres préoccupations, d’autres urgences. Elles ont largement de quoi occuper leur réflexion, leur esprit et leurs pensées sans avoir à ajouter les complications absolument stériles pour la qualité de la communication dont chacune des langues utilisées jusqu’à ce jour dans ce rôle est encombrée.

En regard de l’effort global fourni, la culture n’y gagne rien. L’efficacité pratique non plus. C’est ainsi que les méfaits du chaos linguistique se perpétuent, s’aggravent. Les moyens humains, matériels et financiers ainsi engloutis privent la société des possibilités de résoudre des problèmes sans cesse plus nombreux, plus graves, plus complexes et inextricables, devant lesquels les gouvernements deviennent de plus en plus indécis, impuissants et désorientés. Alors que le temps presse pour résoudre les problèmes sociaux, pour l’environnement, pour mettre la science au service de l’humanité et non de son asservissement, pour instaurer un autre type de rapports entre les peuples, l’attention du public et des responsables est détournée par l’esprit de spectacle. C’est l’exploit dans la connaissance d’un grand nombre de langues qui compte. On lance la mode des langues comme on a lancé la mode du tennis, puis du golf. L’adoption de l’espéranto comme langue commune a été jusqu’à ce jour rejetée d’emblée, sans étude préalable, sans enquête ni comparaison.

La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Édouard HERRIOT

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Entracte

Quand se décidera-t-on à prendre au sérieux les comiques ? Sacha GUITRY

A l’occasion d’une conférence de presse au journal "L’Excelsior", le 22 février 1911, Tristan Bernard rapporta cette anecdote relative aux erreurs de traduction :

"Un jour, Pierre Verber était en Allemagne pour assister à la représentation d’une de ses pièces. Au quatrième acte, il vit tout à coup un de ses personnages arriver dans une maison, en visite, avec son chapeau à la main et un linge blanc sur le bras. Pendant tout l’acte, Pierre Verber, qui était dans la salle, se disait : ’Mais qu’est-ce que veut dire ce linge blanc ?’ Il n’en eut l’explication qu’à la fin. Le personnage en question était un notaire. Le texte disait ceci : ’M. Untel arrive avec une serviette sous le bras ! " Lors d’une chronique humoristique matinale sur "France Inter", le 13 mai 1992, Philippe Meyer raconta un fait en relation avec le problème des langues. Les autorités de Rome avaient décidé d’avertir les usagers des bus contre les pickpockets. A cet effet, et plus particulièrement à l’attention des touristes, des panneaux en cinq langues furent affichés : italien, anglais, allemand, espagnol et français. Dès le premier jour, la police mit la main sur six voleurs. L’un d’eux s’était emparé du portefeuille d’un touriste japonais dont l’attention s’était tellement concentrée sur le déchiffrage de l’avis qu’il n’avait pas senti la main du pickpocket. Il n’y avait pourtant là que cinq des neuf langues (devenues onze, puis quinze...) de la CEE...

Un autre aspect de notre époque est l’usage abusif de la présentation multilingue sur les emballages ou notices d’utilisation de produits de consommation courante et d’appareils. Même pour des piles, on trouve ainsi des emballages en douze langues. C’est le consommateur qui paie. Plus nombreuses sont les langues, plus les caractères sont petits, au point d’être illisibles. Certaines traductions de notices d’emploi sont horribles, voire incompréhensibles. En définitive, le consommateur est-il réellement protégé ? Peut-être faut-il s’attendre à voir un jour des produits vendus avec une loupe, ce qui, comme les traductions, s’ajoutera au prix de vente. Notre civilisation est celle des surcoûts inutiles et du gaspillage.

Certains catalogues de vente par correspondance proposent une montre qui parle en français et qui fait "Cocorico". L’illustration montre pourtant le boîtier sur lequel figurent les inscriptions "Alarm", "Off", "Time" "Talking"... C’est plutôt "cocori... couac !..."

Il serait certainement possible d’écrire un ouvrage intitulé "Les perles de la traduction" tant les erreurs, heureusement pas toutes tragiques, sont nombreuses. Avis aux amateurs !

Vous êtes peut-être venus à cette conférence pour éviter le matraquage du Mondial de foot, mais vous n’échapperez pas à cette savoureuse traduction signalée par Claude Piron signale dans "Le défi des langues". Il s’agit d’une notice, traduite de l’anglais, accompagnant des ballons de football importés de l’Inde : "Les directions suivantes assurent le non coulage du air et maintiendront la vésicule de crever. Tendez la caisse à balle en sa forme propre et ronde. Secouez-le pour éviter le pliage de la vésicle. Tenez le nez avec le doigt. Plongez l’enfleur avant l’enflure copmence. Insérez bien le zy enfleur. Tenez bien l’enfleur dans la direction zig-zag. Pompez." Le "San Francisco Chronicle" a rapporté que les clients d’un hôtel de la ville de Mozart, à Salzbourg, en Autriche, avaient pu lire, en anglais, : "Vous aurez une forte envie d’être chez vous". Dans un hôtel allemand, le patron avait tenu à assurer sa clientèle, en anglais, que l’eau avait été contrôlée par ses soins, d’où cette affiche peu rassurante : "Toute l’eau a été urinée par le patron." Comme quoi rien ne se perd !

L’anglais est omniprésent, mais peut-être pas celui que l’on pense. L’avis d’un linguiste-conseil vivant en France nous donne une idée de la langue dite internationale la plus répandue du monde. Ce sont les propos de Roger Depledge, un Anglais, rapportés dans "La Dépèche du Midi" du 30 août 1992 par Marie-Louise Roubaud : "A Toulouse, ce qui choque le plus ce puriste ce sont les traductions en anglais des dépliants touristiques. ’Nous sommes dans la quatrième ville de la quatrième économie du monde et on y édite des dépliants dans un charabia digne du tiers-monde. C’est à hurler. Quand je lis ’Pink Town’, ça veut dire mot à mot ’la ville rose bonbon’ ... Toulouse mérite mieux que ça ! ".

Il y a aussi ce témoignage signé "Ingrid et ses amies", publié l3 septembre 1992 dans les pages du programme de télévision de "La Dépêche du Midi" : "Après avoir entendu, à la télé, Tapie junior traduire le titre ’In the Closet’, de Michael Jackson, par ’Dans les toilettes’, j’ai cru mourir de rire. Il ne s’agit pas de water-closet, mais d’un réduit, d’un placard ou d’une armoire. J’imagine le désastre s’il avait traduit toute la chanson." On peut imaginer aussi que bien des enfants et des jeunes n’ont pas un papa Tapie pour leur payer de longues études à l’étranger.

Dans son numéro d’août 1974, la revue "Science et Vie" a publié la lettre d’un lecteur australien. Pourtant brève, elle comportait pas moins de soixante fautes. Plus récemment, "The Guardian" (8 mars 1980) a consacré près d’un quart de page à des exemples de prose semblable dont voici un exemple : "Je viens ici auprès de vous comme le commis-voyageur d’une campagne qui a été vissé quelque chose de putréfié par ses huit soi-disants amis dans l’EEC, et particulièrement par votre propre tête de condition, President Giscard d’Estaing."

Côté orthographe, c’est presque bon ; pourtant... C’est un portrait peu reluisant de notre société que l’écrivain François Cavanna dresse son livre "La belle fille sur le tas d’ordures" paru aux éditions L’Archipel. L’un des chapitres se termine par un post scriptum qui ressemble à un clin d’oeil pour l’espéranto : "P.S. A propos... Dites-moi. Pourquoi aucun gouvernement au monde n’a-t-il jamais proposé, (à l’O.N.U., par exemple) la promotion d’une langue ultra-simplifiée ? L’espéranto, ou une autre. On me dit que l’espéranto, au vocabulaire trop européen, ne ferait pas l’unanimité. Or, l’anglais, irrésistiblement, s’impose... Il n’est pas particulièrement simple, ni logique ! Ils ne veulent pas de l’espéranto ? Ils auront l’anglais. Tant pis pour leurs gueules...(Février 1989)"

Tout comme Tristan Bernard, l’auteur de la pièce "L’anglais tel qu’on le parle", Sacha Guitry se plaignait d’être mal traduit. De plus, il ne parlait pas l’anglais : "Quand je pense qu’à dix reprises je me suis mis à apprendre l’anglais, et que je n’ai jamais pu y parvenir Mes voyages à Londres m’ont laissé des souvenirs affreux : j’étais une sorte de naufragé sur une mer immense, cogné à chaque instant par de terribles récifs."

Mais un humoriste pouvait-il faire autrement que de considérer le problème des langues sous l’angle de l’humour ? "C’était Renan, je crois, qui disait à un savant qui partait pour Londres, où il devait conférer avec des savants anglais  : ’Si vous ne savez pas parfaitement l’anglais, il vaut mieux avoir l’air de ne pas le savoir du tout. Les autres essaieront de vous parler français. Et vous garderez ainsi votre supériorité. Seulement, si de leur côté les Anglais veulent aussi garder leur supériorité, on s’examinera dignement et noblement sans rien dire, et ce n’est pas cela qui facilitera les relations internationales. Voilà pourquoi j’ai appris l’espéranto." En effet, un jour Sacha Guitry trouva dans son courrier une brochure d’Ernest Archdeacon, mécène et pionnier de l’aéronautique, de l’automobile, de la photographie, de la cartographie, curieux de toutes les sciences et techniques, mordu de l’innovation, espérantiste et fier de l’être, auteur d’un livre intitulé "Pourquoi je suis devenu espérantiste" publié chez Fayard en 1910. Il lut d’un trait la brochure et décida d’apprendre l’espéranto.

Ils diront sans pudeur du mal d’un chef-d’oeuvre parce qu’ils croient qu’on a l’air de s’y connaître quand on dit du mal d’un ouvrage - mais dire du bien, s’enthousiasmer, attention ! Ils ne veulent pas être ridicules. Sacha GUITRY Théâtre, je t’adore


Faut-il sauver l’anglais, et comment ?

Nul n’ignore la place occupée aujourd’hui par l’anglais dans l’enseignement et dans la communication internationale. Mais cette situation soumet l’anglais à un processus de dégradation tel que le prince Charles s’en est alarmé. Le "Sunday Times" faisait état de cette situation dans son supplément du 15 mars 1993 : "25% des enfants de 7 ans ne savent pas lire sans aide ; une entreprise anglaise sur trois est mécontente du niveau d’anglais de ses employés (...) Alors que nous entrons dans le XXI° siècle, l’anglais subit des pressions croissantes de la part des nouvelles technologies et d’une foule d’influences globales".

"Le Monde" du 12 janvier 1995 rapportait cette interrogation de Philippe Petit-Laurent, ancien directeur du personnel de la Commission européenne : "Si un peu de multilinguisme éloigne de l’anglais, beaucoup de multilinguisme ne risque-t-il pas d’y ramener immanquablement ?" C’est bien ce qui se passe. Malgré les déclarations lénifiantes de certains hommes politiques et décisionnaires concernant l’égalité des langues et le respect de l’identité culturelle dans des pays de l’Union européenne, il apparaît de plus en plus que la menace vient de la langue de l’une des nations constitutives qui, de plus, n’a pas été à l’origine de la construction de cette union.

Des inquiétudes apparaissent aussi Suisse, en Russie, en Chine. Des incidents ont éclaté en Inde contre l’imposition de l’anglais obligatoire dans les postes d’administration alors qu’il n’est maîtrisé que par 1% de la population malgré 347 années de présence britannique. La version de l’anglais qui y est parlée n’est d’ailleurs pas des plus compréhensibles pour les anglophones, surtout ceux dont l’anglais n’est pas la langue maternelle.

En 1992, dans le "Manifeste pour l’avenir du français", deux cent personnalités avaient demandé au président Mitterrand de réagir contre le "tout-anglais". Plusieurs années écoulées n’ont rien changé à ce processus. En France, où il convient de rappeler qu’un Français sur cinq est illettré, le dernier rapport en date sur l’enseignement des langues est celui de la Commission des affaires culturelles du Sénat publié en 1995 sous le nom de son rapporteur, Jacques Legendre. Il faisait état d’une "situation alarmante". Il y était écrit : "En dépit d’une offre théorique apparemment diversifiée, le choix des langues étrangères effectivement étudiées au collège tend à consacrer une véritable hégémonie de l’anglais en première langue et une offre des plus limitées pour deuxième langue, notamment dans les petits établissements."

La comparaison est intéressante avec ce qu’avait écrit Roger Cans 16 ans plus tôt dans "Le Monde" (19 avril 1979) à propos de la réforme proposée alors par le secrétaire d’État Jacques Pelletier : "M. Pelletier a été très frappé de voir que notre pays est le seul au monde à offrir un éventail de douze langues au choix dans l’enseignement secondaire, et qu’il est, en même temps, celui où les résultats pratiques de l’enseignement des langues sont les plus minces, notamment par comparaison avec ceux de l’Allemagne fédérale ou des Pays-Bas, alors que le choix y est beaucoup moins grand."

L’objectif de Pelletier était de dispenser un enseignement surtout utilitaire, voire professionnel, d’inculquer réellement à l’élève la pratique d’une langue autre que la sienne, et non de l’ouvrir à des cultures ou des civilisations étrangères.

Or tout ceci apparaît fort curieux lorsque le prétexte fallacieux opposé encore aujourd’hui à l’enseignement de l’espéranto au même titre que les autres langues vivantes est qu’il n’ouvre pas l’accès à des cultures et civilisations étrangères. Tous les ministres successifs, sans exception, ont vanté leur éventail de douze langues sans même s’interroger sur l’efficience de cet enseignement sur le plan culturel, sans même s’apercevoir qu’ils avaient tous oeuvré pour une politique d’aliénation linguistique et culturelle.

Les réponses apportées par les lycéens à la consultation ouverte par Claude Allègre ont le mérite d’inviter à la réflexion. Le quotidien "Les Dernières Nouvelles d’Alsace" faisait état d’une forte demande des lycéens pour un travail de réflexion, pour aiguiser le sens critique. Il est curieux aussi que l’espéranto fait partie des matières peu ou pas enseignées qui sont souvent demandées.

L’espéranto est bel et bien comparable au phénix, cet oiseau mythologique fabuleux qui vivait plusieurs siècles et qui, brûlé, renaissait à chaque fois de ses cendres, à chaque fois plus resplendissant.

Dix jours seulement après le 20ème congrès du Parti Communiste d’Union Soviétique, en 1956, lorsque Nikita Khrouchtchev dévoila et condamna les crimes commis par le régime de Staline, l’Agence Tass annonça que des cercles d’espéranto se créaient déjà à travers l’URSS. Nous avons vu au cours de ces pages avec quelle rapidité il a pu se relever ou se développer en Roumanie, en Iran, en Chine, en Albanie, dans des pays d’Afrique, même chez des populations pourtant accablées par de très graves problèmes... S’il est vrai que des pouvoirs ont occulté son existence aux yeux du public, il n’en est pas moins vrai qu’il a toujours fini par renaître avec une soudaineté qui a surpris même les espérantistes les plus sceptiques. Quiconque ne respecte pas l’espéranto ne respecte pas sa propre langue. Les coups dirigés contre lui se retournent en définitive contre la langue de celui qui les porte en laissant l’anglais la corrompre. Ils ne nuisent à l’espéranto que momentanément et grandissent son prestige pour le futur. Ceux qui se sont opposés à lui l’ont finalement endurci. Il lui ont permis de se stabiliser avant de gagner le monde, alors qu’un démarrage trop soudain aurait pu conduire à la formation de dialectes au moment où la littérature était inexistante. Peut-être ne faut-il pas se désoler que l’espéranto n’ait pas pu percer plus tôt. Les sacrifices consentis par ceux qui ont lié leur existence à la sienne n’ont pas été vains...

L’humanité est un tout. Il nous appartient de favoriser l’épanouissement de ce qu’il y a de meilleur dans chaque individu comme dans chaque peuple afin que "diviser pour régner"’ cède la place à "unir pour réussir".

Il est urgent de sortir de cette "civilisation" du gaspillage qui dilapide l’héritage et endommage le patrimoine que nous devons transmettre aux générations futures. Il est temps de quitter cette "civilisation" de l’emballage dont la présentation est soignée, valorisée par la publicité au détriment de la qualité du contenu. Il faut enfin abandonner cette "civilisation" de l’homme "jetable" dont la vie, au vu des événements à travers le monde, compte si peu.

Trop d’efforts de notre pauvre humanité sont détournés pour des futilités alors qu’une grande partie de la population mondiale vit dans la détresse. Il nous faut aller vers une civilisation de l’essentiel. L’essentiel, c’est l’amande extraite de sa coque, c’est la pépite extraite du sable, c’est le diamant extrait de sa gangue, c’est le meilleur de chacun de nous.

Je veux être utile à ceux qui m’ont aimé, à ceux qui m’aimeront, et à ceux qui m’aimaient. Julien CLERC



L’espéranto en question

Conférence présentée à Chambéry 14 Octobre 1997 par Henri MASSON*

Voici quelques jours, sur Internet, j’ai eu un échange de messages inattendu avec un professeur suisse alémanique, à propos d’un article paru dans "Le Figaro" du 1er septembre 1997. Il s’agissait de l’information que voici, à laquelle j’avais ajouté la traduction espéranto avant de la lancer sur le réseau : "Le déclin du français se confirme dans les instances européennes : la version française du futur traité d’Amsterdam (qui doit être ratifié dans les quinze pays de l’Union) est arrivée fin juin à Paris, soit une dizaine de jours après le sommet, bourrée de fautes et d’inexactitudes. "De toute façon, c’est la version anglaise du texte qui prime", fait-on savoir à Bruxelles."

Dans le cadre d’un cours qu’il dispensait aux étudiants d’une grande école spécialisée de traducteurs, mon correspondant avait eu l’occasion d’aborder le sujet des traductions bâclées. Ce qui n’a pas manqué de me surprendre, c’est qu’il réagissait en espéranto à mon message envoyé sur un site hongrois lu dans le monde entier.

Il confirmait que l’Union Européenne produit une grande quantité de traductions dont la qualité laisse souvent à désirer. Le problème, c’est que, là aussi, la qualité se paie. Et l’Union Européenne, dont le budget des services de traduction est déjà aberrant, n’a pas les moyens payer des traductions fiables. Il ajoutait : "l’échec de la politique linguistique européenne est programmé, parce qu’elle devrait dépenser plus de 150 % de ses moyens budgétaires pour les traductions si, après l’adhésion des candidats d’Europe orientale, elle voulait remplir ses devoirs statutaires de traduction."

Il me faisait part enfin de la menace de dislocation qui pèse sur l’Union Européenne, ce en quoi il rejoignait Bernard Cassen, rédacteur en chef du "Monde Diplomatique", qui avait déjà lui-même écrit, en février 1993 : "La question linguistique ne fait pas l’objet de grands débats dans les instances communautaires, et pourtant elle constitue sans doute l’une des bombes à retardement les plus dangereuses pour la construction européenne. Car ce qui était valable à six, à neuf, voire à douze, devient un véritable casse-tête au-delà."

La menace se précise. Trois ans après l’article du "Monde Diplomatique", le 2 janvier 1996, "Le Figaro" attirait à son tour l’attention sur ce problème par un article intitulé "Asphyxie linguistique au Parlement de Strasbourg". Un réveil brutal et difficile attend ceux qui se sont endormis avec l’idée que tout est pour le mieux dans la communication linguistique en Europe.

De même que des espèces animales et végétales, des langues disparaissent en grand nombre. Le temps n’est sans doute pas loin où il faudra aborder le sujet d’une écologie linguistique. Un examen rapide des possibilités de résoudre les problèmes de communication linguistique entre un nombre croissant de pays de langues différentes, et pas seulement en Europe, montre que la seule langue conçue pour jouer le rôle de trait d’union est précisément celle qui est encore exclue des débats. De même qu’à une autre époque toute discussion sur l’opportunité d’adopter les chiffres dits arabes à la place des chiffres romains était écartée, aujourd’hui, le même phénomène est encore observé à l’égard de l’espéranto.

La question de l’espéranto se pose pourtant aujourd’hui avec plus d’acuité qu’en 1887, lorsqu’il a été proposé comme langue internationale. Dès 1905, une déclaration adoptée à Boulogne-sur-Mer définissait ainsi la nature et les objectifs de cette démarche : "L’espérantisme est l’effort pour répandre dans le monde entier l’usage d’une langue humaine neutre qui, sans s’immiscer dans les affaires intérieures des peuples et sans viser le moins du monde à éliminer les langues nationales existantes, donnerait aux hommes des diverses nations la possibilité de se comprendre ; qui pourrait servir de langue de conciliation au sein des institutions des pays où diverses nationalités sont en conflit linguistique ; et dans laquelle pourraient être publiées les oeuvres qui ont un égal intérêt pour tous les peuples. Toute autre idée ou aspiration que tel ou tel espérantiste associe à l’espérantisme est son affaire purement privée, dont l’espérantisme n’est pas responsable."

Peut-être est-il encore temps de se pencher sur les raisons qui ont poussé, dans la première moitié de ce siècle, des scientifiques, des présidents de chambres de commerce, des directeurs d’entreprises, des élus et autres "décisionnaires", à préconiser l’espéranto, et aussi sur les raisons pour lesquelles, par la suite, le débat sur cette question a été écarté. Les qualités de la langue ne sont pas en cause. C’est vrai, il faut un certain courage — pour ne pas dire un courage certain — pour plaider en faveur de l’espéranto alors que règne une grande crédulité autour de l’affirmation selon laquelle "tout le monde parle l’anglais", y compris — peut-être même surtout — de la part de ceux qui ne le parlent pas... Il y a peu de temps, lors d’une conversation sur la ligne rouge d’un fournisseur d’accès à Internet, le technicien, dont la voix était jeune, m’a répondu qu’il ne fallait pas trop lui en demander en anglais. Et pourtant, s’il y a un domaine où l’anglais pèse un certain poids, c’est bien Internet.

À l’époque où l’espéranto a vu le jour, le français était encore la langue diplomatique. Tout ce qui pouvait lui porter ombrage suscitait des réactions agressives dans certaines sphères du pouvoir comme à l’égard d’un intrus. Or, l’ombrage, l’intrusion, le français les subit aujourd’hui avec de plus en plus de force, y compris dans le berceau de la langue de Molière, et l’espéranto n’y est pour rien. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est de le voir encore de nos jours accusé parfois de tous les maux et déboires de la langue française. Cela fait penser à la fable "Les animaux malades de la peste".

Quoi qu’il en soit, le français n’a rien à espérer d’une telle manière de traiter l’espéranto. Il risque même d’y perdre son prestige. L’espéranto donne une telle approche du latin et de la langue française que ces langues ont beaucoup à gagner de sa diffusion, non seulement comme langue internationale auxiliaire, mais surtout comme enseignement préparatoire. L’organisation de cours d’espéranto par des organismes visant à préserver le français dans son rôle de grande langue de culture n’aurait rien de paradoxal. Les travaux sur le "Basic English" ont beaucoup inspiré les anglophones pour rendre leur langue plus attrayante, accessible. Il a été démontré par des expériences que l’espéranto facilitait l’apprentissage des autres langues. C’est une simple question de bon sens. À l’inverse de langues trop difficiles à apprendre au départ, il permet d’avoir très vite une langue de référence, d’aborder les difficultés et de découvrir d’autres formes d’expression de manière graduelle, progressive. La démarche pédagogique actuelle en matière d’enseignement des langues consiste à aborder un escabeau par la marche la plus élevée. Enseigné massivement comme première langue étrangère, l’anglais reste malgré tout trop difficile pour la majorité de ceux qui l’apprennent. Il joue de ce fait un rôle inhibiteur, un rôle de blocage, sans perdre pour autant son rôle aliénant. La politique d’enseignement décidée au plus haut niveau privilégie les têtes bien pleines plutôt que bien faites. Les enseignants ont beau prendre leur métier à coeur, "le mammouth écrase les p’tits".

Aucune langue nationale n’a les qualités nécessaires d’accessibilité pour jouer le rôle de langue internationale. Au temps de l’Empire colonial français, le maréchal Lyautey avait déjà fait une constatation qui devrait nous amener à réfléchir : "Le plus grand obstacle à notre colonisation est la grammaire française", avait-il dit. Aujourd’hui, il n’est plus question de colonisation, ni même de néo-colonisation, mais de sauvegarde de toutes les langues, y compris du français, par la création d’un pont entre elles et entre les cultures. Il est encore temps de le sauver dans son rôle de grande langue de culture.

Il apparaît de plus en plus que l’Union Européenne se trouve face à une impasse en matière de politique linguistique. Les élus européens sont de moins en moins nombreux à croire que leurs interventions sont bien traduites ou interprétées. Beaucoup d’entre eux reviennent de leur illusion selon laquelle l’intermédiaire d’interprètes garantit la possibilité de bien comprendre les autres et de bien se faire comprendre en s’exprimant dans sa propre langue. Cette situation amène peu à peu des décisionnaires à admettre le bien fondé de l’espéranto dans la recherche d’une solution. 117 députés européens estiment actuellement qu’il peut contribuer à résoudre des problèmes de communication, à sauvegarder les langues et les cultures, et leur nombre ne cesse d’augmenter.

Francophile, ex-présidente de la République d’Islande, Mme Vigdis Finnbogadottir avait dit en 1977, à l’occasion du congrès d’espéranto qui s’était tenu à Reykjavik : "Il est temps déjà que les diverses nations comprennent qu’une langue neutre pourra devenir pour leurs cultures un véritable rempart contre les influences monopolisatrices d’une ou deux langues seulement, comme ceci apparaît maintenant toujours plus évident. Je souhaite sincèrement un progrès plus rapide de l’espéranto au service de toutes les nations du monde."

Vingt années se sont écoulées depuis. Nos décisionnaires ne peuvent que constater les dégâts occasionnés par une politique linguistique qui ne cesse de tourner en rond.

Claude Hagège et Umberto Eco, tous deux professeurs au Collège de France, ont admis en diverses occasions, après une période de scepticisme, le bien-fondé de l’espéranto. Umberto Eco a avoué s’en être moqué, et n’avoir pris conscience de sa valeur que lorsque, pour préparer son cours sur la "recherche de la langue parfaite" au Collège de France, il a été amené à reconnaître qu’il existait un grand vide des connaissances à ce sujet. Il est vrai que l’espéranto a longtemps fait l’objet non point d’un débat, mais tout simplement d’une occultation, et que la plupart des intellectuels et des décisionnaires ont été victimes du comportement de certains des leurs.

Umberto Eco s’exprime pour sa part en faveur d’un "plurilinguisme raisonnable" dont l’espéranto ne serait pas exclu. Il constituerait en fait la clé de voûte par excellence de ce "plurilinguisme raisonnable". Claude Hagège admet, dans son livre "L’enfant aux deux langues", l’idée d’un débat sur son introduction dans l’enseignement. Il ne le considère plus comme un échec ou comme une utopie. C’est vrai, il l’a considéré comme tel, mais, comme Umberto Eco, il a changé d’avis lorsqu’il a été amené à y regarder de plus près. Il en fut de même pour René Étiemble et bien d’autres. Lors d’une conférence présentée le 2 décembre 1992 à Valenciennes, Claude Hagège a donné un éclairage qui mérite d’être pris en compte :

"C’est dans sa facture une langue que l’on peut considérer comme une des grandes langues de l’Europe". (...) Je pense que l’espéranto est une solution parmi d’autres, et qu’il pourrait avoir pour lui l’avantage, sérieux, à savoir que, contrairement à n’importe laquelle des langues de vocation européenne, il n’est pas, lui, précédé ou suivi d’un engagement politique et national. C’est la langue d’aucune nation, d’aucun État." "Et c’était du reste l’idée de son inventeur ; Zamenhof (...), en 1887, l’avait dit dès cette époque quand il a publié (...) le premier livre qui proposait l’espéranto. On le sait depuis longtemps donc, l’espéranto a pour lui, avait pour lui, a toujours pour lui, de ne pas être la langue d’une nation et d’un peuple, encore moins d’un État au sens hégélien du terme, ce qui sont des traits plutôt favorables."

Prix Nobel de sciences économiques 1994, le professeur Reinhard Selten (Allemagne) n’hésite pas à dire publiquement, bien qu’il soit contraint d’utiliser l’anglais, qu’il préfère l’espéranto comme langue scientifique. La vertu première d’un vrai scientifique, c’est de chercher. Pas de répéter ce que disent des personnes qui ont entendu dire ceci ou cela par d’autres personnes dont la source d’information n’était autre que le on-dit. Selten fait partie de ceux qui ont pu juger l’espéranto sur pièce et qui sont en mesure de comparer l’usage pratique et de l’anglais et de l’espéranto.

La principale source d’information sur l’espéranto, pour beaucoup de personnes même très instruites et cultivées, n’est hélas encore trop souvent que le ouï-dire. Il convient de rappeler que certains régimes, pas seulement totalitaires, n’ont pas ménagé leurs efforts pour nuire au prestige de cette langue et propager l’opinion que c’était une utopie, voire même une idée malsaine.

L’espéranto n’est pas la langue qu’un pays impose à son seul profit dans ses relations avec les autres et à leur détriment. Il ne doit sa diffusion à aucune forme de violence, d’oppression, à aucune visée dominatrice. C’est ce qui explique que les régimes les plus tyranniques, les plus inhumains, les plus lâches aussi de ce siècle, ont tout fait pour le discréditer et l’anéantir. L’espéranto fait partie des idées qui ont été tournées en dérision parce que, à l’inverse des techniques, les mentalités ont du mal à évoluer vers la perfection. Les entraves qui ont été dressées contre l’espéranto s’apparentent à celles qui se sont opposées au droit de vote de la femme. Elles visaient à la maintenir en état d’infériorité, à l’écart des décisions qui la concernent tout autant que l’homme.

Qu’en savent les lecteurs de tel ou tel quotidien ou magazine, les auditeurs de telle ou telle radio ou les téléspectateurs de telle ou telle chaîne ? Qui se souvient d’articles de fond, de reportages, d’émissions faisant le point des applications de l’espéranto de nos jours ? Il n’est pas dans mes intentions de régler des comptes avec telle ou telle personne, avec telle ou telle profession, avec tel ou tel média. Aussi, sans indiquer ni le nom, ni le support, je vais citer des phrases écrites ou prononcées ci et là. Par exemple : ’L’Espéranto n’a pas de racines".

Il serait tout aussi sérieux d’affirmer que l’italien en est dépourvu. Zamenhof a procédé, avec des langues nationales, de la même manière que Dante avec divers dialectes d’Italie. Que de critiques n’a-t-il pas entendu en son temps alors que son talent et son génie sont aujourd’hui reconnus ! Dans son livre "La recherche de la langue parfaite", Umberto Eco admet que "la langue vulgaire des poètes siciliens était tout aussi jeune et absorbait en quelque sorte l’histoire des langues précédentes." Les racines de l’espéranto sont bel et bien dans les langues dont il est issu. Le 4 novembre 1992, lors d’une émission avec Claude Hagège, sur "France Culture", il a précisé sa pensée : "L’espéranto est une langue internationale auxiliaire a posteriori qui prend les caractéristiques les plus répandues des langues existantes pour recomposer artificiellement une langue naturelle. (...) L’espéranto parmi des centaines de langues artificielles a survécu car c’est une langue bien faite. Les raisons pour lesquelles il ne s’impose pas ne sont pas linguistiques, mais politiques." 1

Cet avis redonne leur actualité à ceux d’Antoine Meillet, qui était lui aussi professeur au Collège de France, et du linguiste américain Edward Sapir. Dans son ouvrage "Les langues dans l’Europe nouvelle", Antoine Meillet avait écrit, dès 1918 : "La possibilité d’instituer une langue artificielle aisée à apprendre et le fait que cette langue est utilisable sont démontrés dans la pratique. Toute discussion théorique est vaine. L’espéranto a fonctionné, il lui manque seulement d’être entré dans l’usage pratique. "(...) Une langue est une institution sociale traditionnelle. La volonté de l’homme intervient sans cesse dans le langage. Le choix d’un parler commun tel que le français, l’anglais, ou l’allemand procède d’actes volontaires. Une langue comme "la langue du pays" norvégienne a été faite, sur la base de parlers norvégiens, par un choix arbitraire d’éléments, et ne représente aucun parler local défini. (...) Il n’est donc ni absurde ni excessif d’essayer de dégager des langues européennes l’élément commun qu’elles comprennent pour en faire une langue internationale."

Quant à Edward Sapir, il a tenu lui aussi à dissiper des préjugés et des lieux communs : "La nécessité logique d’une langue internationale dans les temps modernes présente un étrange contraste avec l’indifférence et même l’opposition avec laquelle la majorité des hommes regarde son éventualité. Les tentatives effectuées jusqu’à maintenant pour résoudre le problème, parmi lesquelles l’espéranto a vraisemblablement atteint le plus haut degré de succès pratique, n’ont touché qu’une petite partie des peuples. "La résistance contre une langue internationale a peu de logique et de psychologie pour soi. L’artificialité supposée d’une langue comme l’espéranto, ou une des langues similaires qui ont été présentées, a été absurdement exagérée, car c’est une sobre vérité qu’il n’y a pratiquement rien de ces langues qui n’ait été pris dans le stock commun de mots et de formes qui ont graduellement évolué en Europe."

Nous trouvons aussi une objection contre le danger d’uniformisation. La diversité des langues est en effet une richesse. Mais cette prétendue "richesse", nous la voyons tous les jours se manifester d’une manière bien étrange et avec toujours plus de pesanteur. Il y a une uniformisation qui se met en place et dans laquelle l’espéranto n’a rien à voir. Il convient donc de se poser des questions. Par exemple :
- Vers quel pays vont en majorité les lycéens qui font leur premier voyage à l’étranger ou qui participent à des séjours linguistiques ?
- La Suède, la Finlande, la Grèce ou le Portugal existent-ils encore sur la carte d’Europe pour nos élèves en tant que pays de séjours linguistiques ?
- Dans quelles langues sont diffusées les chansons étrangères sur une radio du service public telle que "France Inter", qui est pourtant l’une des moins inféodées au tout-anglais ?
- Quel est le pourcentage de chansons qui seraient l’expression de cette diversité, par exemple le néerlandais, le grec, le finnois, l’italien, l’espagnol, le portugais mais aussi des langues comme le basque, le breton, le corse ou l’occitan ?...

De tels exemples sont innombrables. Loin d’entraver l’uniformisation par le tout-anglais, le multilinguisme, tel qu’il est pratiqué dans la communication internationale et l’enseignement, ne fait que lui préparer le chemin. Si le choix se porte en majorité sur une langue ayant le plus vaste champ d’applications alors qu’il en existe une mieux adaptée, c’est plus souvent par nécessité que par sympathie. Cela démontre à l’évidence le besoin d’une langue auxiliaire internationale.

C’est un Anglais, Lord Robert Cecil — qui devint prix Nobel de la Paix en 1937 — qui perçut le mieux la nécessité d’une langue internationale pour les gens du peuple : "Une langue mondiale n’est pas seulement nécessaire pour les intellectuels, mais avant tout pour les peuples eux-mêmes", avait-il dit. Et il prit parti pour l’espéranto.

Nous trouvons aussi parfois l’amalgame entre le volapük, type du projet avorté après un court succès tapageur, et l’espéranto qui tient la route depuis 110 ans. Cette présentation est l’expression du niveau zéro de connaissance en la matière. Ces deux langues ont connu une destinée tout à fait différente. Le grand écrivain Tolstoï avait été parmi les premiers à se rendre compte de la viabilité de l’espéranto par rapport au volapük qu’il avait trouvé difficile. Et le professeur Umberto Eco reconnaît aujourd’hui de l’espéranto que "c’est une langue construite avec intelligence et qui a une histoire très belle".

Il y a aussi l’utilisation des verbes au passé. C’est un autre procédé, pas toujours innocent, pour faire passer l’idée d’un échec, d’une affaire classée sur laquelle il n’y a plus lieu de revenir. Par exemple : "il n’était qu’un code". Dans ce cas, outre le fait d’en parler au passé, il y a l’intention de laisser penser que l’espéranto n’a rien à voir avec une langue. Il est donc inutile d’en discuter.

Francophile, le président de la république tchèque, Vaclav Havel, a patronné en 1996 le congrès universel d’espéranto qui s’est tenu à Prague avec plus de 3000 participants de 73 pays. Il est douteux qu’il aurait accepté de lier son nom à un code qui, de plus, appartiendrait au passé.

Beaucoup d’avis, pas vraiment opposés à l’espéranto, tournent autour de l’idée d’échec, plus souvent par ignorance que par mauvaise intention, par exemple : "Mais on connaît l’échec de l’espéranto et du mouvement espérantiste, qui fut pourtant une grande utopie du début du siècle". Autre exemple : "toute langue artificielle est vouée à l’échec" Ou encore :"L’Espéranto, malgré son intérêt, n’a jamais pu vraiment se développer, depuis les nombreuses décennies qu’il est proposé. L’anglais s’est imposé de fait dans tous les pays, et l’espéranto, d’ailleurs très inspiré par l’espagnol, ne serait qu’une langue de plus à apprendre..." L’expression "très inspiré par l’espagnol" montre bien l’ignorance de son auteur de ce qu’est l’espéranto. S’il a une quelconque ressemblance avec l’espagnol, celle-ci est dûe aux éléments latins communs aux deux langues. D’autre part, si l’espéranto ne s’est pas imposé, malgré qu’il soit proposé depuis plusieurs dé-cennies, il ne faut pas voir en cela une impossibilité définitive. Il suffit de se rappeler le parcours des chiffres arabes et d’autres inventions. Même le système métrique, plus ancien que l’espéranto, n’est pas encore appliqué partout.

Si par ailleurs il y a échec de l’espéranto, où est le succès ? Est-il dans l’anglais, alors que le niveau d’éloquence de la quasi totalité des personnes qui affirment que c’est la langue internationale et qui prétendent la parler est très inférieur à celui de leurs vis-à-vis anglais ou américains ? Est-il dans la politique linguistique de l’Union Européenne qui constitue un gâchis phénoménal et qui débouche sur une impasse ? Est-il dans le multilinguisme qui permet à quiconque d’être mauvais dans plusieurs langues plutôt que bon dans deux, et qui fait la part belle à l’illettrisme en raison du détournement des moyens financiers pour des choix encore plus utopiques que l’espéranto ?

Pour le professeur André Martinet, éminent linguiste : "Le problème d’une langue de communication internationale se présente actuellement comme un conflit entre une langue planifiée, l’espéranto, au sujet de laquelle on sait qu’elle fonctionne de façon satisfaisante pour ses utilisateurs, et une langue nationale hégémonique qui, comme nous le savons tous, est l’anglais. " Plutôt qu’une langue de plus à apprendre, l’espéranto doit être considéré comme un atout supplémentaire d’accès plus facile par lequel l’accès aux autres langues est facilité.

Un autre comportement fort curieux consiste à se préoccuper des Asiatiques en prétendant que l’espéranto est difficile pour eux, que c’est une langue européenne. Ces mêmes personnes n’éprouvent guère de gêne lorsqu’une langue européenne autrement plus difficile que l’espéranto tente de s’imposer à des peuples dont les idiomes sont totalement différents non seulement par le vocabulaire, mais aussi par la structure. Or l’atout de l’espéranto en Asie se trouve dans une plus grande facilité d’accès pour ces peuples en raison de sa structure, d’une grammaire logique nettement plus simple que celle de n’importe quelle autre langue vivante.

Des Asiatiques se sont rendus compte de son intérêt et de ses avantages dès le début de ce siècle. Ce qui est sensationnel, ce n’est pas lorsque que les députés européens, à grands frais — à nos frais — se comprennent plutôt mal que bien tant qu’ils disposent des services d’interprétation, et qui ensuite se trouvent comme des sourds qui ont égaré leur prothèse. Ce qui est sensationnel, c’est lorsque, sans aucun frais de traduction et d’interprétation, sans le secours de tierces personnes, à tout moment et en tout lieu, 1776 espérantophones de 66 pays — souvent bienplus — peuvent se comprendre parfaitement. C’est ce qui s’est passé voici deux ans à Séoul, en Corée du Sud, lors du congrès universel d’espéranto. L’actuel président de la plus grande association mondiale d’espéranto est un universitaire coréen. L’un des propagateurs les plus enthousiastes de l’espéranto dans tout l’Extrême-Orient est aujourd’hui un asiatique, Reza Kheir-khah, journaliste iranien et traducteur de l’anglais. Il réside au Japon et il a été primé par une chaîne de télévision nipponne pour avoir acquis une bonne maîtrise du japonais, ce en quoi il a été aidé par sa connaissance de l’espéranto.

L’un des pionniers de l’espéranto en Scandinavie, entre les deux guerres mondiales, fut le Bengali Lakshmiswar Sinha. À l’époque où le gouvernement français s’opposa à l’espéranto à la Société des Nations, ce fut le Japonais Inazô Nitobe, secrétaire général adjoint de la SDN, qui prit la défense de l’espéranto. Il ne s’agissait pas d’un technocrate. Il s’était donné la peine de participer en observateur au congrès universel d’espéranto qui avait eu lieu à Prague en 1921. Inazô Nitobe avait ainsi observé le déroulement des travaux et remarqué avec quelle liberté et quelle facilité s’établissait une communication directe, rapide et conviviale, inconcevable et inimaginable dans les assemblées où tout dépend des services de traduction. Il avait même pu voir des travailleurs débattre de la condition ouvrière, de la fondation de l’association SAT, et se rendre compte que cette langue apportait une véritable révolution dans la communication : "Pendant que les riches et les lettrés jouissent des ouvrages littéraires et scientifiques dans l’original, les pauvres et les humbles utilisent l’espéranto comme lingua franca pour leur échange d’opinions. L’espéranto est pour cela le moteur de la démocratie internationale et d’une solide relation. Il est nécessaire de prendre cet intérêt des masses en considération dans un esprit rationnel et bienveillant lorsque l’on étudie cette question de langue commune."

L’espéranto fut recommandé en 1925 par l’Académie des Sciences du Japon. Il l’avait été en France, l’année précédente, par 42 savants de l’Académie des Sciences qui, reconnaissant en lui un "chef d’oeuvre de logique et de simplicité", avaient émis un voeu en faveur de son enseignement et de son application.

Les cours organisés en 1926 par la poste de Nagasaki furent suivis par 129 employés. Sur 1268 bacheliers ayant passé en 1930 l’examen d’accès à la "Troisième Université nationale", 10% connaissaient l’espéranto et 43% voulaient l’apprendre.

En 1930, la Ligue Culturelle Kibosha était, avec plus d’un million d’adhérents, la plus importante organisation culturelle du Japon. Lorsqu’elle commença à éditer une revue en espéranto, Gotoo, son chef, annonça d’emblée dans le premier numéro : "Le temps est venu ! Nous ne voulons pas nous humilier au point d’appliquer l’anglais à côté de notre langue maternelle, comme si nous étions une colonie anglaise."

Plus récent encore, l’avis du professeur Suzuki, de l’Université de Tiba, mérite réflexion : "J’ai appris l’anglais et l’allemand pendant des années au prix d’un grand effort ; cependant, lorsque je les utilise, je me sens toujours inférieur à ceux pour lesquels ils sont les langues maternelles. Par contre, c’est presque en jouant que j’ai appris l’espéranto, en quelques mois seulement, et je l’utilise avec une aisance presque semblable à celle avec laquelle je m’exprime dans ma propre langue."

En 1921, grâce à Tsaï Yuanpeï, la Chine fut le premier pays au monde à introduire l’espéranto dans l’enseignement supérieur. Ministre de l’éducation du gouvernement de Sun Yat Sen, recteur de l’Université de Pékin à partir de 1917, il avait appris l’espéranto en Allemagne entre 1907 et 1911. Il alla même jusqu’à demander que la Chine soit le premier pays à généraliser l’espéranto. Elle en prend aujourd’hui le chemin : depuis plusieurs années, des Conférences Internationales Académiques des Sciences et des Techniques en Espéranto se tiennent à Pékin, sous les auspices de l’Académie des Sciences de Chine. Elles réunissent des scientifiques de plus en plus nombreux et touchent un nombre croissant de disciplines. Un grand effort est accompli aussi autour de la recherche pédagogique.

C’est sur proposition du recteur de l’Université de Pékin que l’Institut d’État d’Espéranto fut fondé par le gouvernement chinois, en 1929. En trois années universitaires, 120 étudiants furent ainsi formés à cet enseignement. Cette véritable pépinière allait ainsi garantir la réapparition de l’espéranto après une quasi disparition. Les Chinois ont procédé de la même manière pour réaliser le relèvement après la mort de Mao, alors que les personnes capables de l’enseigner étaient peu nombreuses et le plus souvent très âgées. Le nombre de plusieurs centaines de milliers d’espérantophones fut ainsi très vite atteint.

L’essor actuel de l’espéranto en Asie, y compris en Iran, malgré les difficultés que l’on imagine, ou au Kirghizistan, où il n’y avait aucun espérantiste avant 1990, ou encore en Inde, constitue un démenti des thèses selon lesquelles l’origine européenne de l’espéranto constituerait un obstacle et rendrait sa maîtrise trop difficile pour les peuples asiatiques. Les apparences sont une chose, la réalité est tout autre. J’ajouterai que Chambéry a le privilège d’être pour ainsi dire "en ligne directe" avec les espérantistes de l’Inde grâce à l’association "Esperanto Viv’".

Dans des conditions d’égalité de moyens, le pouvoir de progression de l’espéranto est de 8 à 10 fois supérieur à celui de l’anglais, ce qui, dans des conditions normales d’information, lui donne une étonnante faculté de régénération, donc de rajeunissement. Sa valeur pédagogique et propédeutique constitue un avantage considérable, de même que l’économie de moyens nécessaires à la mise en oeuvre de son enseignement. C’est bien la langue internationale, et même plus précisément "anationale", dont le monde du troisième millénaire a besoin.

Ancien ambassadeur d’Australie à l’ONU, Ralph Harry estime que l’espéranto a toutes les qualités exigibles pour une langue internationale. Ce diplomate anglophone a fait part de son expérience lors d’une conférence présentée le 1er juin 1968 en espéranto à Bruxelles : "Lorsqu’on me demande si la Langue Internationale est assez précise, assez riche en nuances pour fonctionner comme langue diplomatique, je n’hésite pas. Il existe des traductions excellentes et très précises de quelques traités, déclarations et résolutions - et même des rapports officiels sur les activités des Nations Unies. Il y a des diplomates qui utilisent constamment la langue. J’ai conversé et échangé des correspondances avec quelques ambassadeurs, consuls généraux et conseillers."

Ralph Harry a eu l’honneur et le privilège de prononcer un message en anglais et espéranto pour la sonde spatiale Voyager II lancée dans l’espace en 1977. Voyager II a franchi les limites du système solaire le 28 juin 1993. Rares sont les opinions négatives ou hostiles qui se manifestent dans le public à l’égard de l’espéranto. Il y a pourtant une règle absolue : elles émanent toujours de personnes qui n’ont pas la moindre connaissance de ce qu’est cette langue, de sa vocation, de son histoire, de sa situation actuelle, de ses aspects socioculturels, pédagogiques et autres, et qui n’ont même pas vécu cette expérience.

L’espéranto est un sujet bien plus vaste qu’il n’y paraît au premier abord, et il est certain que ces quelques réflexions n’en constituent qu’une approche. Faute de pouvoir l’épuiser en une soirée, peut-être serait-il bon de conclure sur une note humoristique.

Elle nous a été livrée par Tristan Bernard, l’auteur de la pièce "L’anglais tel qu’on le parle", qui avait appris l’espéranto et s’en était expliqué ainsi : "C’était Renan, je crois, qui disait à un savant qui partait pour Londres, où il devait conférer avec des savants anglais : ’Si vous ne savez pas parfaitement l’anglais, il vaut mieux avoir l’air de ne pas le savoir du tout. Les autres essaieront de vous parler français. Et vous garderez ainsi votre supériorité.’ Seulement, si de leur côté les Anglais veulent aussi garder leur supériorité, on s’examinera dignement et noblement sans rien dire, et ce n’est pas cela qui facilitera les relations internationales. Voilà pourquoi j’ai appris l’espéranto."
Pourquoi nos responsables politiques ne font-ils pas observer nos réunions internationales ?
Pourquoi ne tirent-ils pas les conclusions logiques de ce fait facilement observable : une communication efficace, entre de simples citoyens, et qui ne coûte rien ?
Parce que c’est la raison d’État qui décide de tout, c’est-à-dire une raison que la raison n’entend point : la déraison. Et ça ne concerne pas que l’espéranto.

* Secrétaire Général de SAT-Amikaro







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