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Vraiment masos, ces terriens !


- Non, Excellence, Gorogol peut dire ce qu’il veut, mais les terriens ne sont pas idiots. Ce que Gorogol prend pour de la stupidité est en fait du masochisme, associé à une certaine tolérance pour l’injustice, le tout dérivant de l’arrogance, qui résulte à son tour de l’insécurité.

- Pas si vite, mon fils ! Je perds le fil. Nous t’avons envoyé sur la planète en question - "Terra", c’est bien ça ? - pour étudier comment y fonctionne la communication à l’échelle planétaire. Tu reviens, et tu me débites tout un embrouillamini de notions morales et psychologiques qui n’ont rien à voir avec le sujet.

- Mille pardons, Excellence. Je vais essayer d’être plus clair. Il n’y a pas de doute que la stupidité est la première hypothèse qui vient à l’esprit quand on voit comment ces terriens organisent leur communication à l’échelle internationale. Regardez cette carte. Toutes ces taches de couleur différente sont des entités politiques - ils appellent ça des "pays" - chacun ayant ses propres dirigeants. Ce bloc-ci s’appelle "États-Unis d’Amérique", celui-ci "Inde", celui-ci "Angola", celui-ci "Italie". Comme vous voyez, ils sont très nombreux. Tous ont atteint un bon niveau de civilisation, ils ont donc à examiner ensemble toutes sortes de questions qui intéressent l’ensemble de la planète. Comment s’y prennent-ils, à votre avis ?

- Ils organisent des rencontres, soit électroniques, soit en un lieu décidé de commun accord, où ils peuvent échanger leurs idées.

- Exactement. C’est ce qu’ils font, physiquement. Mais pas mentalement. Beaucoup étudient les langues à l’école pendant des années et des années, mais quand ils se rencontrent dans le cadre d’organisations comme ce qu’ils appellent les Nations Unies, ou l’Union européenne, ou l’Organisation de l’aviation civile internationale, ils n’ont pas de langue commune. Ils se regardent sans pouvoir se dire un traître mot. Pour se comprendre, ils ont besoin de tout un appareillage complexe, de micros, d’écouteurs et de toute une cohorte de gens très qualifiés qu’ils appellent "interprètes" ou "traducteurs".

- Gorogol a raison : ils sont idiots.

- Non, Excellence. S’ils étaient stupides, ils n’auraient pas résolu les problèmes techniques. Ils sont masochistes. Regardez cette petite péninsule, ici. C’est ce qu’ils appellent l’Europe. Eh bien, sur ce territoire, le moindre petit producteur de fromage doit traduire les mentions qu’il imprime sur ses emballages dans une demi-douzaine de langues. Ça coûte une fortune et c’est payé par les consommateurs. Ils ont un nombre impressionnant d’organisations internationales qui dépensent des sommes astronomiques en traduction et interprétation. Les gouvernements prélèvent les montants nécessaires dans les porte-monnaie des contribuables sans même l’ombre d’un remord.

- Ça, c’est pervers !

- Mais les contribuables ne râlent même pas ! Ils se laissent piquer leur fric... pardon, Excellence, je voulais dire : ils se laissent dérober leur argent .. avec le sourire ! Ils sont pervers eux aussi, mais dans l’autre sens : les gouvernements sont sadiques, eux sont masochistes.

Un choix irrationnel

- C’est le seul moyen qu’ils ont de communiquer par-dessus la barrière des langues ?

- Non, Excellence. Ce système est de plus en plus limité aux réunions formelles. Dans la vie de tous les jours, ils utilisent une langue commune.

- Pourquoi ne me l’as-tu pas dit tout de suite ? S’ils utilisent une langue commune, ils ne sont pas plus stupides ou masochistes que nous.

- Si. Dans notre partie de la galaxie, nous utilisons une langue qui est parfaitement neutre et qui est facile pour tout le monde. Ce n’est pas la langue d’un peuple donné, ou d’une planète particulière. Nous communiquons sur un pied d’égalité et nous n’avons pas à déployer des efforts énormes pendant de longues années pour maîtriser le moyen de communication. Dix minutes par jour pendant une année scolaire à l’école primaire, puis un peu de pratique par la suite, cela suffit.

- Et ce n’est pas ce que font ces terriens ?

- Non. Ils ont choisi pour leurs relations internationales une langue qui a particulièrement peu en commun avec les autres. Regardez la carte. Ça, c’est l’Europe continentale, ceci l’Amérique latine, ceci l’Afrique, ceci l’Indonésie. Pris ensemble ces pays doivent bien représenter des millions d’habitants, probablement même un milliard. Eh bien, sur cet immense territroire, ils utilisent une lettre qui s’écrit comme ceci : A. Et tous ces millions de gens le prononcent de la même façon, même ceux qui ont des alphabets différents comme les Grecs et les Russes (et le russe est le moyen de communication sur cet énorme territoire, ici, en Asie, au nord de ces montagnes). Mais dans la langue qu’ils ont choisie pour communiquer entre eux, l’anglais - ils l’appellent comme ça parce qu’elle est née sur cette minuscule île, ici, l’Angleterre - la même lettre a rarement cette prononciation pourtant universelle, elle correspond à toute une gamme de sons différents. Regardez ces mots écrits et écoutez comment je les prononce : bad, all, father, courage, face. Quelque chose entre "a" et "è", "o", "â", une sorte de "i", "éy".

- Incroyable ! Quelle drôle d’idée d’utiliser la même lettre pour des sons aussi différents !

- C’est d’autant plus difficile à comprendre au niveau international. Toutes les personnes qui ont appris à lire et à écrire une langue bantoue, comme le swahili, une langue latine, comme l’espagnol, une langue slave, comme le tchèque ou une langue germanique, comme le néerlandais, prononcent cette lettre de la même façon. Même en Chine - cette grande tache jaune sur la carte - les enfants apprennent d’abord à écrire avec l’alphabet le plus répandu dans le monde, l’alphabet latin (ils apprennent leur propre écriture plus tard) et ils prononcent aussi cette lettre comme les autres peuples, même chose chez les Japonais, quand ils transcrivent des noms pour les étrangers, par exemple sur leurs passeports ou sur les cartes géographiques. Les anglophones sont les seuls à avoir cette façon bizarre de prononcer cette lettre. Mais ce n’est pas la seule. Une autre lettre, i, exprime le même son sur la totalité de la planète, même pour les transcriptions de l’arabe, de l’hébreu, du chinois ou du japonais, mais en anglais, elle a des valeurs différentes. Écoutez comment je prononce cette lettre dans deux mots qui s’écrivent presque de la même façon : life ("laïf") et live (quelque chose entre "liv" et "lèv").

- Ainsi, il y a pratiquement unanimité sur toute la planète, mais la langue qu’ils ont choisie pour se comprendre est précisément la seule qui fonctionne de façon différente, selon un système bien plus compliqué et totalement irrationnel ? Il y avait unanimité d’un côté, et une exception, et c’est l’exception qu’ils ont choisie pour norme ?

- Oui, Excellence. Est-ce que ce n’est pas un bon exemple de masochisme ? Comme le système qu’ils ont adopté est beaucoup plus compliqué qu’il n’est nécessaire, il empêche la majorité des terriens de communiquer d’un pays à l’autre avec aisance. En plus, il est injuste. Un anglophone n’a rien à apprendre pour se faire comprendre, alors que des milliards de terriens doivent consacrer de nombreuses heures par semaine pendant de longues années pour acquérir l’outil commun de communication, et ils n’arrivent jamais au niveau de ceux dont l’anglais est la langue maternelle. Je vous ai parlé de l’écriture et de la prononciation, mais toute la langue est parsemée de complications analogues. Par exemple, la plupart des langues n’ont qu’un mot pour exprimer les concepts "liberté", "lire", "inévitable", "acheter", "fraternel". Mais un terrien ne maîtrise pas l’anglais, ou du moins l’anglais écrit, si important pour tout contrat, toute communication scientifique ou commerciale, s’il n’a pas appris les deux mots qui expriment chaque fois ces concepts : liberty / freedom, read / peruse, inevitable / unavoidable, buy / purchase, brotherly / fraternal. Du coup, les personnes qui ne sont pas de langue anglaise (et peut-être les anglophones de catégorie sociale inférieure) doivent se mettre dans le crâne le double du vocabulaire qu’il suffit de connaître pour comprendre une autre langue.

- C’est à peine croyable.

- En outre, sur pratiquemement toute la planète, les mots se dérivent les uns des autres selon un système semblable au nôtre, qui favorise la mémorisation. Par exemple dentiste dérive de dent dans une langue qui s’appelle le français. C’est comparable dans les autres langues. En japonais, on a, pour ce même mot, la dérivation ha > ha-isha, en allemand Zahn > Zahnartzt, en malais gigi > doktor gigi. Comme à bien d’autres égards, l’anglais représente l’exception. Celui qui veut exprimer ce concept doit non seulement apprendre que "dent" se dit tooth, il doit apprendre que le pluriel est irrégulier : teeth, mais ce qu’il a acquis là ne lui sert à rien pour se rappeler comment on nomme l’homme qui soigne vos dents. Celui-ci s’appelle dentist, un mot sans rapport avec tooth ou teeth.

- Drôle de langue, en effet !

- Ce n’est pas tout. Il y a un nombre ahurissant d’expressions formées d’un verbe et d’un petit mot style préposition. Or, le plus souvent le sens de l’expression ne peut être déduit des éléments qui la composent. Par exemple, vous pouvez avoir appris que make veut dire "faire", "fabriquer" et up "vers le haut", mais cela ne vous aide pas à deviner le sens de make up. En fait cette expression a beaucoup de sens différents, depuis "compenser" jusqu’à "composer" en passant par toutes sortes d’autres, comme on le voit dans cet échange entre deux personnages d’un roman de P.G. Wodehouse : "He’s made up his mind to stay in" - "Well, I’ve made up my face to go out." Cela veut dire : "Il a pris la décision de rester à l’intérieur - Eh bien moi, je me suis maquillée pour sortir" [1]. Vous voyez, c’est une langue qu’on ne maîtrise qu’après de longues années de pratique. Un Coréen ou un Chinois qui veut pouvoir communiquer en anglais à un bon niveau intellectuel, par exemple pour négocier un contrat ou participer à une discussion scientifique, doit consacrer au moins 8000 heures à l’étude de la langue. Cela fait 200 semaines de 40 heures, soit pratiquement quatre années à temps plein, sans vacances. Sur toute la planète Terre, les parents voient leurs enfants consacrer des centaines d’heures d’école à l’étude de la langue sans aboutir au niveau de compétence qui leur serait utile. Pas étonnant que des milliers de voyageurs doivent faire face à des complications et des malentendus parce que la plupart des non-anglophones sont incapables d’utiliser la langue correctement. Pour ne rien dire des innombrables cas où les contacts entre les gens sont réduits à un niveau sous-humain. Mais personne ne se plaint. Les terriens choisissent de dépenser des fortunes pour maintenir ce système, pour affronter constamment désagréments et injustices, sans que rien ne les y force. N’est-ce pas du masochisme ?

Une formule écartée a priori

- Attends, fiston. Pas si vite ! Explique-moi d’abord pourquoi la planète Terre n’a pas créé une langue conçue pour la communication inter-peuples comme l’a fait le reste de la galaxie.

- Excellence, les choses se sont passées chez eux exactement comme chez nous.

- Qu’est-ce que tu racontes ? Tu viens de me dire qu’ils n’utilisaient pas une langue interethnique.

- Ils ne l’utilisent pas, mais elle existe. Elle s’est créée, comme chez nous, comme dans toute la galaxie.

- Je ne comprends pas. Si c’est le cas, pourquoi ne s’en servent-ils pas ?

- C’est là la question. La créativité langagière des terriens n’est pas inférieure à la nôtre et divers projets de langue internationale ont été mis au point et publiés. Comme chez nous, la plupart se sont montrés peu satisfaisants et n’ont pas tardé à tomber dans l’oubli. Mais un projet très modeste, sans nom, appelé simplement Langue internationale, s’est révélé excellent en pratique. Pour diverses raisons liées à la situation sociale et politique, son auteur l’avait publié sous un pseudonyme : Dr Esperanto. Ce projet, méprisé par l’élite, des personnes d’origines très diverses l’ont adopté pour communiquer entre elles d’un bout à l’autre de la planète. La langue s’est peu à peu répandue, se propageant dans toutes les couches de la société, à peu de choses près. À force de servir dans toutes sortes de contextes, elle s’est enrichie et assouplie, aussi parce que certains écrivains particulièrement talentueux l’ont adoptée pour être lus par des lecteurs appartenant à tous les peuples.

- Au fond, tout s’est passé comme chez nous.

- Oui. Il y a eu une sorte de compétition entre divers projets, qui présentaient de grandes différences de potentiel et de dynamisme. Une langue a clairement émergé de ce processus de sélection naturelle, celle que le public a appelée "espéranto". La vie l’a transformée en une langue vivante, avec ses chansons, son humour, sa littérature.

- Petit, je ne comprends pas. Pourquoi les terriens n’ont-ils pas profité de l’existence de cette langue pour résoudre commodément leurs problèmes de communication ?

- Par imbécillité, à en croire Gorogol ; par masochisme, selon moi. En moyenne, six mois d’espéranto confèrent une capacité de communication qui demande six ans dans le cas de l’anglais, pour peu que l’âge des sujets et le nombre d’heures hebdomadaires soient équivalents. Si ce facteur de masochisme n’intervenait pas, les populations forceraient leurs autorités à organiser l’enseignement de l’espéranto pendant une année dans toutes les écoles, après quoi les élèves pourraient étudier telle ou telle autre langue de leur choix pour des raisons d’ordre culturel, si cela les intéresse. Ce système éliminerait tous les problèmes de communication linguistique sans présenter le moindre inconvénient.

Le rôle de l’arrogance

- Je commence à comprendre pourquoi tu parles de masochisme. Mais est-ce que tu n’as pas aussi parlé d’arrogance ?

- Oui. Le masochisme ne se maintient que dans la mesure où tout le monde prétend que la solution "langue internationale" n’existe pas, ou ne marche pas. Et seuls des gens ayant une idée exagérée de leur compétence peuvent adopter cette position-là.

- Explique-toi.

- Au cours de mes recherches, j’ai questionné un grand nombre de terriens. J’ai remarqué que souvent le mot "espéranto" suscitait des sourires ironiques et supérieurs. Pas toujours. Certaines personnes étaient sincèrement intéressées et prêtes à accepter l’idée : celles-là ne se laissaient pas prendre par l’arrogance. Mais chez beaucoup, surtout en Europe, la première réaction est du mépris. Et ce mépris vient de ce qu’ils sont sûrs de savoir tout ce qu’il y a à savoir : une présomption qui les amène à porter un jugement avant même d’avoir étudié les faits.

- Ce que tu me dis, c’est qu’ils rejettent cet espéranto sans rien en savoir ?

- Précisément. Dès qu’on met la question sur le tapis, on s’aperçoit qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce dont il s’agit. La plupart ignore qu’il y a des gens qui utilisent constamment cette langue dans leurs contacts avec l’étranger, qu’il y a des enfants dont c’est la langue maternelle, qu’elle a été adoptée par des poètes de valeur, qu’elle est utilisée à la radio dans des programmes quotidiens ou que des milliers de gens l’utilisent pour leur courrier électronique. Ces personnes lui reprochent des défauts inexistants et ne savent rien de ses limites réelles. Mais il ne leur vient pas à l’esprit qu’avant de juger il faudrait s’intéresser aux faits.

- C’est à peine croyable.

- Mais c’est comme ça. Regardez ce journal, USA Today. Voici un article qui donne quelques informations exactes sur l’espéranto, encore que son insistance sur les questions religieuses déforme pas mal le tableau. Mais plus loin le journaliste cite un certain Robert Trammel du Département des langues et de la linguistique de l’Université de Floride (Boca Raton), qui dit ceci : "La raison pour laquelle l’espéranto n’a pas pris, c’est que c’est quelque chose que la personne doit apprendre en plus de sa langue maternelle, c’est quelque chose en plus" [2].

- Mais enfin, si c’est une langue qui ne sert qu’à la communication internationale, comment pourrait-on l’utiliser sans commencer par l’apprendre en plus de sa langue maternelle ? C’est incroyable, comme stupidité, de la part d’un professeur d’université !

- En effet. Mais cette stupidité tient à l’arrogance. Parce que ce monsieur enseigne dans un département de linguistique, il se croit compétent même dans un domaine dont il ignore tout. Il aboutit à une imbécillité, mais seules les personnes qui ont une idée de ce dont il s’agit s’en rendent compte. Tout ce que les autres se rappelleront, c’est qu’un spécialiste des langues écarte l’espéranto comme ayant un vice rédhibitoire. Ce même professeur ajoute que l’espéranto est "une langue indo-européenne". Cela montre qu’il n’a pas procédé à une analyse linguistique en utilisant les critères habituels. L’espéranto se compose exclusivement d’éléments invariables, des monèmes, disent les linguistes, qui peuvent se combiner sans restriction. Le fait qu’on dérive "mon", "ma", "mien" de "je" (mia < mi) ou "premier" de "un" (unua < unu) est un trait qu’on retrouve dans une langue comme le chinois, mais dans aucune langue indo-européenne...

- Je t’en prie, mon fils, ne te perds pas dans des détails de ce genre qui ne signifient rien pour moi. Je sais que tu as passé ta jeunesse à apprendre les langues de la planète Terre, mais moi, je n’y connais rien. Si tu me dis que ce gaillard se prononce sur un sujet dont il ignore tout, je te crois. S’il imagine que parce qu’il sait des tas de choses sur les langues, il peut parler d’une langue sans s’être familiarisé avec elle, il est, effectivement, prétentieux. Mais est-ce un cas typique ?

- Eh oui, Excellence.

- Étranges terriens ! Ils me donnent l’impression de se précipiter dans un jugement sans comprendre que pour juger, il faut recueillir beaucoup de données, puis réfléchir en profondeur.

- Vous avez raison. La communication linguistique internationale se situe à l’intersection de toute une série de domaines : politique, économique, social, psychologique, pédagogique, culturel, linguistique, phonétique... Chacun de ces aspects exige une analyse approfondie et une réflexion sérieuse. Mais si l’on mène son enquête en écoutant aussi bien ce qui se dit dans les cocktails de diplomates que dans les simples discussions de bistro, on s’aperçoit que le terrien le moins instruit se croit autorisé à régler la question en quelques secondes, et l’expression de supériorité qu’il arbore ne laisse aucun doute : il s’agit bien d’arrogance.

L’insécurité : base de l’arrogance

- Tu es jeune, mon fils, et je me demande si tu ne manques pas de tolérance dans ton jugement sur les terriens. Ne serais-tu pas un peu arrogant toi-même ? Est-ce que tu ne crois pas que tu simplifies à l’excès un problème extrêmement complexe ?

- Euh... C’est-à-dire, Excellence... Eh bien... J... j... j... j... je...

- Au lieu de bégayer, rappelle-moi à quoi tu as attribué cette arrogance tout à l’heure.

- Je vous ai dit, Excellence, que les racines de cette arrogance se trouvait dans l’insécurité.

- Comment cela ?

- Bien des terriens n’arrivent pas à accepter leur faiblesse, leur petitesse, leur condition humaine. Ils vivent dans une insécurité permanente, consciente chez certains, refoulée chez d’autres. Chez beaucoup, cela a une conséquence immédiate : ils nient l’existence d’un problème. On se sent beaucoup plus sûr si le problème est résolu que s’il faut l’affronter, pas vrai ? Alors, pour se rassurer, les terriens se raccrochent à toutes sortes de mythes.

- Lesquels ?

- Ils en ont des tas. Par exemple que le système de traduction marche bien, ou qu’on peut se faire comprendre en anglais partout dans le monde, ou qu’on peut apprendre une langue en trois mois (c’est ce qu’affirme souvent la publicité) ou du moins au cours de sa scolarité. Dès qu’on vérifie, on se rend compte que ces affirmations ne tiennent pas debout. Il y a tout autant de mythes au sujet de l’espéranto. La première réaction de nombreux terriens quand on le mentionne est de croire que par définition il est inférieur aux langues de leurs pays, par exemple en ce qui concerne l’exactitude technique ou juridique, la création poétique ou intellectuelle, ou encore l’expression des sentiments. Mais si on l’étudie, on s’aperçoit qu’il ne leur est pas inférieur dans ces domaines, dans bien des cas, il leur est supérieur.

- Mon fils, j’ai l’impression que tu l’aimes, cette langue internationale, cet espéranto, et je me demande si tu es vraiment objectif. N’aurais-tu pas, comme Gorogol, tendance à regarder les terriens de haut ? Cet espéranto a peut-être des défauts dont tu ne tiens pas compte.

- Je n’ai jamais dit qu’il était parfait, Excellence. Il ne l’est pas. Mais entre personnes de langues différentes, il est très supérieur à l’anglais ou à l’interprétation simultanée. Aucune langue ne peut tout exprimer. On le voit bien chez nous. Il ne vous faudrait pas plus de cinq minutes de réflexion pour me citer un mot de notre planète que les habitants de Bidunga ne pourraient pas traduire avec toutes ses harmoniques. C’est la même chose là-bas. Telle ou telle expression française a une saveur particulière qu’on ne peut pas rendre en espéranto, ni, d’ailleurs, en anglais ou en allemand. Mais l’inverse est vrai. Tel ou tel mot savoureux ou particulièrement expressif en espéranto n’a d’équivalent dans aucune autre langue. L’espéranto n’est pas un code. C’est une langue à part entière, dotée d’une âme, d’un esprit, d’une personnalité. Mais les terriens ne veulent pas le voir. Pourtant, comment peut-on juger une réalité qu’on ne connaît pas, ou être équitable envers une chose dont on n’a qu’une idée superficielle ?

L’intérêt de savoir ce que fait le voisin

- Si, comme tu le prétends, les terriens ne sont pas bêtes, ce sont des choses qu’ils comprennent sûrement parfaitement.

- Non, Excellence, parce qu’ils font tout pour ne pas regarder les faits en face, pour pouvoir, en bons masochistes, jouir des difficultés. Chez nous, quand une grande entreprise - appelons-la la firme A - apprend qu’une petite entreprise - la firme B - a trouvé une solution pleinement satisfaisante et économique à un problème agaçant qui lui coûte des millions par an en palliatifs, la firme A se précipite pour voir comment la firme B a résolu le problème et ne tarde pas à adopter le même système, quitte à payer un brevet.

- Et les terriens ne font pas cela ? Je n’arrive pas à le croire.

- Ils le font dans toutes sortes de domaines, mais pas dans celui des langues. Sur cette planète, il y a des organisations qu’ils appellent les Nations Unies, ou l’Union européenne, qui dépensent des millions chaque années pour surmonter la barrière des langues en appliquant des méthodes où le rapport efficacité/coût est déplorable. Il y a aussi des organisations comme l’Association mondiale d’espéranto où les personnes qui prennent part aux activités, aux conférences, ou qui font du travail administratif sont de langues maternelles différentes mais communiquent directement, sur un pied d’égalité, sans attribuer un centime à l’interprétation d’un discours ou à la traduction d’un document.

- Et tu prétends que ces autres entités... comment les as-tu appelées ? ... Nations Unies, Union européenne, etc., ne se sont jamais intéressées à la manière dont se passait la communication linguistique dans ces associations qui utilisent l’espéranto ? Ce n’est pas possible !

- Non seulement elles n’ont jamais étudié les faits, mais il ne leur est même pas venu à l’esprit qu’il y avait des faits à étudier. C’est un refus systématique, a priori. Et elles n’ont même pas mauvaise conscience. Pourtant il ne s’agit pas d’économies de bouts de chandelles. Un professeur d’économie d’une de leurs universités a calculé que si l’Europe adoptait l’espéranto, cela représenterait une économie de 25 milliards d’euros par année [3].

- Petit, petit ! Tu as beau être intelligent, tu te comportes parfois comme si tu ne savais pas ce que tu dis. Comment pourrais-je connaître le fonctionnement de ces sociétés ? Tu me parles d’euros. Pour moi ça ne veut rien dire. C’est une monnaie, sans doute ? Et je suppose que des milliards d’euros, c’est beaucoup.

- Pardon, Excellence. Votre réputation de sagesse est si impressionnante que j’ai parfois l’impression que vous êtes au courant de tout. Oui, des milliards d’euros, c’est effectivement beaucoup. Bizarre, n’est-ce pas, ce manque d’intérêt pour une solution qui marche très bien là où elle est appliquée !

- Oui. J’ai de la peine à admettre un tel masochisme, mais j’en ai encore plus à comprendre leur manque de curiosité.

- Moi, ce qui m’ahurit, Excellence, c’est l’absence de sens des responsabilités. L’argent qui est ainsi dépensé vient de l’ensemble de la population. Les sociétés terriennes pourraient faire tant de choses avec les sommes astronomiques qu’elles sacrifient à Babel.

- C’est qui, celui-là ? Un de leur dieux ?

- Excusez-moi, Excellence, c’est une vieille histoire qui nous entraînerait trop loin. Babel, c’est la barrière des langues. Quand je parle de ces sommes astronomiques, je veux dire les montants dépensés pour que les gens se comprennent d’un peuple à l’autre, souvent pour de piètres résultats. Tout ce qui se perd, par exemple, dans l’enseignement de l’anglais dans quelque 200 pays, ou dans les innombrables services de traduction et d’interprétation. Je suis indigné quand je vois tous les besoins urgents de cette planète, tout ce qui pourrait être fait pour sauver des vies ou rendre l’existence plus agréable pour tous, et qui n’est pas fait prétendument faute d’argent, alors que les autorités n’hésitent pas à gaspiller de telles sommes dans ces histoires de langues.

- Je te comprends. Moi aussi je suis tenté de les condamner. Mais tu connais ma prédilection pour l’indulgence et le pardon. Dis-moi des choses qui peuvent m’amener à diminuer mon indignation et à m’aider à voir ces pauvres terriens avec compassion.

- Vous êtes bon, Excellence. Que pourrais-je vous dire, sinon que leur excuse est l’inconscience. Pour eux, il est évident que cet espéranto n’est pas quelque chose de sérieux. Pourquoi se mettre à l’apprendre ? Cela me rappelle ce qu’ils ont dit à un autre terrien qui essayait de remettre en questions certaines de leurs certitudes : "Il est évident que la terre est plate. Si vous cherchez les Indes en partant par l’ouest, vous allez tomber dans l’abîme."

- Quelle drôle d’attitude ! Chez nous, dès que quelqu’un énonce une idée comme celle-là, notre premier réflexe est de vérifier ce qu’il en est.

- Bien sûr, mais la grande différence est que les terriens vivent dans la peur. Quand on a peur, on s’accroche aux choses. On s’accroche à ses privilèges, à ses certitudes, à ses béquilles.Pour oser regarder la vérité en face, il faut renoncer à l’idée que l’on sait déjà tout ce qu’il y a à savoir. Cela implique que l’on laisse tomber la béquille de la condescendance ("je sais que ce truc-là est ridicule") pour se voir dans la nudité de son ignorance ("en fait, je ne fais que répéter ce que j’ai entendu dire, ou énoncer la première chose qui me vient à l’esprit ; si je veux être honnête, je dois reconnaître que je n’y connais rien"). Si l’on ose se dire cela, on risque de découvrir que la réalité est autre que ce qu’on imaginait. C’est humiliant, donc désécurisant. Et comment pourrait-on renoncer à ses béquilles quand tout au fond de soi on se sent boîteux, petit, faible, vulnérable, sans aucune sécurité ? Il y a quelque chose de touchant dans cette insécurité fondamentale des habitants de la planète Terre.

- Pauvres terriens ! Les problèmes de communication planétaire ne doivent pas être faciles à gérer dans des conditions comme celles-là !

- Ils ne le sont pas, mais je ne vois pas ce que nous pourrions faire pour le aider. Voilà, Excellence, je vous ai dit l’essentiel. Vous trouverez tous les détails dans mon rapport. Ce qu’il faut retenir, c’est que l’insécurité psychologique fondamentale des terriens les portent à la présomption, qui les aveugle sur la solution qui devrait leur sauter aux yeux, de sorte qu’ils en sont réduits à trouver des palliatifs, des pis-aller compliqués et coûteux, bref, à adopter un système absurde où les peuples acceptent l’injustice et la discrimination avec résignation, tout en faisant des efforts disproportionnés aux résultats. Vous ai-je convaincu, Excellence ? Reconnaisez-vous avec moi que la thèse de Gorogol est indéfendable, qu’il ne s’agit pas de stupidité, mais d’un enchevêtrement d’éléments psychologiques où prédomine le masochisme ?

- Sans aucun doute, fiston, sans aucun doute. Mais, franchement, tu ne crois pas qu’il faut être idiot pour se vautrer à ce point dans le masochisme ?

CLAUDE PIRON


[1] P.G. Wodehouse, Doctor Sally (Harmondsworth : Penguin, 1960), p. 92.

[2] Don Sefton, "A Religious Belief In Esperanto", USA Today, 27 janvier 2000 : "The reason it hasn’t caught on is because it’s always something the speaker has to learn in addition to his or her native language - it’s something extra."

[3] Voir les travaux de François Grin. Résumé de ses conclusions dans Anna Lietti, "Anglais, la mauvaise solution", Le Temps (Genève), 22 juin 2005.







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