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Espéranto : le point de vue d’un écrivain


Le génie d’une langue

Chaque langue a son génie propre, qui fait d’elle une manifestation unique de la créativité langagière humaine. Tout se passe comme si chaque collectivité linguistique avait sa conception générale, largement inconsciente, de la communication, laquelle s’incarnerait dans quelques principes directeurs applicables à la formation de la pensée. Par exemple, là où le français exige une explicitation claire des rapports, l’anglais se satisfait d’une simple évocation. Les expressions malaria treatment et malaria therapy se composent de deux mots, l’un identique, l’autre synonyme, situés de le même façon.

Pourtant la première signifie "traitement du paludisme" et la seconde "traitement par le paludisme", "impaludation thérapeutique". Le génie de la langue anglaise lui permet de se contenter d’une juxtaposition de notions qui, réunies, évoquent l’idée. Pour le français, pareille conception est aberrante. Les articulations lui sont nécessaires, si nécessaires, en fait, qu’il s’est doté, à la différence des autres idiomes, d’une conjonction exclusivement réservée à l’articulation logique : or.

Comme toute langue, l’espéranto a son génie propre. La différence qu’il présente par rapport à l’anglais et au français à cet égard apparaît nettement dans les trois expressions suivantes :

Here is my bicycle Bicycle trip He wants to bicycle
Jen mia bicikl-o [1] Bicikl-a ekskurso Li volas bicikl-i
Voici mon vélo Sortie à vélo Il veut aller à vélo

(Normalement, en espéranto, on ne met pas de trait d’union entre la racine bicikl et la voyelle finale. Cet artifice n’a été introduit ici que pour faire ressortir ce qui est l’une des caractéristiques de la langue, très importante pour l’écrivain.)

L’anglais emploie trois fois le même mot, en en faisant, sans changement de forme, un nom, un adjectif, ou un verbe : c’est le contexte qui permet de comprendre quel rôle joue le mot dans la phrase. L’espéranto module le monème bicikl en lui ajoutant une terminaison qui en détermine la fonction : substantive (o), adjective (a) ou verbale-infinitive (i). Quant au français, il se débrouille pour utiliser un substantif dans les trois cas, quitte à le faire précéder d’une préposition ou à rajouter un verbe au sens général.

Propriétés de l’espéranto déterminant le génie de cette langue

Le génie de l’espéranto tient essentiellement à quatre traits :

1) invariabilité absolue de monèmes susceptibles de s’associer à l’infini ;

2) possibilité d’assigner à tout lexème - à tout concept, en fait - n’importe quelle fonction grammaticale moyennant une marque précise (voyelle finale) ;

3) droit de généraliser toute structure linguistique ;

4) liberté de construction.

Les exemples présentés ci-dessous suffiront sans doute à illustrer ce dont il s’agit :

1. En anglais on dit to see "voir", mais on ne peut pas dire unseeable "invisible". En espéranto, une telle impossibilité est impensable. Le monème vid- ne change pas quand on passe de "voir" à "invisible" : vidi > nevidebla ; en fait, l’adjectif nevidebla, "invisible", n’est qu’une autre façon d’ordonner les éléments de la phrase "on ne peut pas voir" : ne eblas vidi. À cet égard, le fonctionnement de l’espéranto rappelle celui du chinois.

2. La possibilité de "moduler" n’importe quel concept selon les quatre fonctions grammaticales de base - substantive, adjective, adverbiale, verbale - qui est l’une des caractétistiques de l’espéranto et ne souffre pas d’exception, n’a pas d’équivalent en français : l’exemple ci-dessous offre huit mots formés régulièrement pour lesquels le tableau correspondant, dans notre langue, présente trois lacunes :

muziko "musique" kanto "chant"
muzika "musical" kanta  ?
muzike "musicalement" kante  ?
muziki  ? kanti "chanter"

Bien que les deux concepts soient très proches quant au sens, la possibilité de les utiliser dans n’importe quelle catégorie grammaticale est limitée en français, elle ne l’est pas en espéranto.

3. En espéranto, quiconque a appris à dire "voir" / "il voit" / "il ne voit pas" - vidi / li vidas / li ne vidas - sait qu’il pourra dire, sans risque de se tromper "être" / "il est" / "il n’est pas" : esti / li estas / li ne estas. La même structure est valable pour tous les verbes et pour toutes les négations. En anglais on ne peut pas déduire to be / he is / he is not de to see/ he sees / he does not see. De même, en espéranto, ayant rencontré la structure samlandano "compatriote" (sam-land-ano), on pourra former samreligiano "coreligionnaire", samlingvano "personne qui parle la même langue", sampartiano "personne du même parti". En anglais, comme en français, le fait de connaître le mot "compatriote", fellow-citizen, n’est d’aucun secours lorsqu’on a besoin de parler de "coreligionnaire", co-religionist, et il est impossible d’exprimer l’idée "personne de la même langue" en un seul mot .

4. Quant à la liberté de construction, qu’il suffise de donner l’exemple de la manière dont le complément se rattache au verbe. En espéranto, pour dire "il me remercie", on peut aussi bien dire li dankas min que li min dankas, li al mi dankas ou li dankas al mi.

Pour l’écrivain, ces traits sont une bénédiction, car ils multiplient dans une mesure appréciable la gamme des variations possibles. Voyons-le avec une phrase toute prosaïque : "j’irai à l’hôtel en taxi". On peut la rendre en espéranto sur le mode analytique, avec des substantifs et des prépositions : mi iros al la hotelo per taksio. Mais on peut préférer une formule plus percutante, de type synthétique, en attribuant au monème "taxi" la marque du verbe au futur (os) et au monème "hôtel" celle de la direction (en) : hotelen mi taksios. On peut aussi choisir pour verbe l’expression "à l’hôtel" et exprimer le mode de transport par la forme en -e, qui indique la manière, le moyen ou la circonstance : mi alhotelos taksie. Le fait qu’une forme en —e soit souvent précisée par l’accolement d’un morphème prépositionnel ajoute une possibilité supplémentaire : mi pertaksie alhotelos.

Celui qui entend utiliser la langue à des fins esthétiques ou artistiques est enchanté d’un matériau qu’il peut ainsi modeler à sa guise sans jamais gêner la compréhension. Examinons la chose de plus près.

L’aspect musical de l’expression

Pour le poète, mais aussi pour le prosateur, la musique des mots revêt une importance capitale. On peut y distinguer deux éléments : les sonorités et le rythme.

a) Les sonorités

La liberté qui est l’une des caractéristiques de l’espéranto s’applique dans une certaine mesure aux sonorités. L’écrivain choisit ses terminaisons selon ce qui lui paraît le mieux adapté à l’atmosphère qu’il veut rendre. Dans piedirado al la urbo en la mezo de l’ somero "un (long) déplacement à pied jusqu’en ville au milieu de l’été", la répétition des -o aux mêmes points d’un rythme régulier (vv-v / vv-v / vv-v / vv-v) évoque une marche monotone, fatigante, sous un soleil de plomb. Mais si cette marche s’est déroulée dans la gaîté et la légèreté, l’auteur préférera une autre formule, par exemple somermeza marŝo urben. [2]

De nombreux ouvrages et encyclopédies affirment qu’en espéranto "les substantifs se terminent par -o, les adjectifs par -a, les adverbes par -e, les verbes à l’infinitif par -i..." C’est inexact. Ces finales indiquent, non des catégories grammaticales, mais les diverses fonctions que tout concept peut assumer en se formulant. Elles permettent d’agréables variations de sonorité. Pour rendre l’idée "sans flamme(s)", l’écrivain a le choix entre sen flamo ou sen flamoj, sen flami ("sans faire de flammes"), senflame et senflama. Les variations ne sont pas limitées aux voyelles. Si, pour une raison quelconque je voulais exprimer l’idée "brûler" en évitant le son br de bruli, je peux dire flami ou fajri (fajro, "feu"). L’élargissement de la gamme des synonymes dû à l’absence de catégorie grammaticale rigide multiplie sensiblement les possibilités de variation phonétique.

L’espéranto a un pluriel en -j qui vient de l’indo-européen, et une forme en -n qu’on appelle souvent accusatif, bien que cette terminologie soit inadaptée à une langue qui procède par agglutination et non par flexion. Ce -n présente beaucoup d’avantages, ne fût-ce qu’en libérant l’ordre des mots sans nuire à la clarté : la fraton li amis, tiun banditon "il aimait son frère, ce bandit" (le bandit est le frère) ; la fraton li amis, tiu bandito "il aimait son frère, ce bandit" (le bandit est le sujet du verbe "aimait").

Personnellement je n’aime pas beaucoup le -jn de l’ "accusatif pluriel" ; c’est là un goût subjectif qui est loin d’être partagé par tout le monde, mais puisqu’il se trouve être le mien, je dois dire que j’apprécie beaucoup les ressources de l’espéranto qui permettent de l’éviter dans bien des cas [3]. Par exemple, là où l’un de mes collègues dira multajn temojn li instruis al mi "il m’a appris beaucoup de choses", j’utiliserai la préposition pri, "au sujet de" : pri multaj temoj li instruis min. Je peux même éviter le -j grâce au monème -ar- qui désigne un ensemble : vastan temaron (ou ampleksan temaron) li instruis al mi. Le monème -ad- , qui souligne la durée ou la répétition de l’action, offre une autre possibilité. On peut remplacer li ne eltenis viajn oftajn kritikojn "il n’a pas supporté vos fréquentes critiques" par li ne eltenis vian oftan kritikadon.

Associant la liberté de construction à celle de dérivation, j’évite aisément une finale qui ne me plaît guère. La traduction mot à mot de "il regardait les gamins, bruyants, sales, batailleurs, qui..." serait li rigardis la bubojn, bruajn, malpurajn, batalemajn, kiuj..., mais si je trouve qu’il y a trop de formes en -n dans cette phrase, je dirai li rigardis al la brua, malpura, batalema bubaro. Enfin, la possibilité de passer d’une catégorie grammaticale à l’autre sans rallonger le mot (comparez l’espéranto sistemo, sistema, sisteme au français système, systématique, systématiquement) offre souvent des solutions à ce type de problème subjectif. Au lieu de li amuzis la multajn studentojn kaj sportulojn, kiuj svarmis tie "il amusa les nombreux étudiants et sportifs qui se pressaient là en foule", j’écrirai par exemple li amuzis la tiean svarmon studentan kaj sportulan.

b) Le rythme

Le rythme est largement déterminé, en espéranto, par l’accent tonique, invariablement placé sur l’avant-dernière syllabe du mot (mia "mon", "ma" a deux syllabes, l’accent tombe sur mi, comme dans l’italien mamma mia). Comme l’ordre des mots est affaire de style ou de mouvement affectif et non d’obligation grammaticale, les possibilités de variation décrites ci-dessus permettent une très grande liberté rythmique. Pour reprendre la phrase prosaïque donnée plus haut comme exemple, vous pouvez dire sur un rythme trochéique mi taksie alhotelos (-v / -v / -v / -v), sur un rythme amphibraque mi iros taksie hotelen (-v- / -v- / -v-), sur un rythme iambique hotelen mi taksios (v- / v- / v- / v), ou en formant deux dactyles moyennant l’adjonction d’une syllabe, par exemple do "donc", qui ne modifie guère le sens général : al la hotelo mi do taksios (-vv-v / -vv-v), ou le préfixe ek- qui indique le commencement de l’action : al la hotelo mi ektaksios (mi ektaksios veut dire : "je prendrai un taxi" ; comme al indique toujours la direction, le mouvement vers..., il n’y a aucune ambiguité quant au sens).

Un jour où j’avais dans la tête un rythme typique des folklores grec et yougoslave (-vvv / -vvv / -v // -vvv / -vvv /-v), un poème m’est venu, dont les vers se sont ordonnés sur ce rythme avec une déconcertante facilité : Kiam mi trastumblis la dezerton / kiam mi vagadis tute sola/... ("Alors que je traversais le désert d’un pas chancelant / alors que j’errais longuement, totalement seul..."). Je ne crois pas que cette pièce ait une valeur littéraire transcendante - elle décrit le vécu d’un rêve dont je venais de me réveiller - mais j’ai été frappé en l’écrivant de l’aisance avec laquelle les mots se mettaient en place pour exprimer selon un schéma rythmique rigoureux les sentiments ressentis dans le rêve qui m’habitait. Cette souplesse de l’espéranto en fait une langue particulièrement bien adaptée au genre chanson.

En prose aussi le rythme est important. La liberté de construction de l’espéranto apporte à cet égard une aide bienvenue. Prenons le cas d’un discours se terminant par "Ils vous aideront". Vous choisirez Ili helpos vin si un rythme du type /-v -vv/ vous satisfait en l’occurrence. Mais si vous préférez terminer sur le rythme /-vv -v/ cher aux poètes latins, la liberté grammaticale de la langue vous le permet : Ili vin helpos. Et rien ne vous empêche de faire porter plus particulièrement l’accent sur "vous" et dire Ili helpos al vi /-v -vv -/ .

Bien sûr, ces choix se font instinctivement. Lorsque, en se relisant, on remplace telle forme par telle autre, on le fait simplement en se disant : "Ça sonne mieux comme ça" sans vraiment se poser la question de savoir pourquoi. Il n’en reste pas moins que cette possibilité de jouer à la fois sur les rythmes et sur les sons est très satisfaisante. Imaginons qu’un de vos personnages exprime ses préjugés à l’égard d’un peuple qui ne trouve grâce à ses yeux à aucun point de vue. Il dit que tout chez eux le dégoûte, et cite en particulier "leur façon de penser, de faire la cuisine et de parler". Si vous trouvez que ilia maniero pensi, kuiri kaj paroli est peu euphonique du fait de la présence répétée du son /i/ à la fin de chaque groupe de souffle, il est agréable de savoir que vous n’avez pas à vous creuser longuement la cervelle pour résoudre le problème. Quoi de plus simple que de dire ilia pens-, kuir- kaj parolmaniero ou ilia maniero pensi, kuiri kaj esprimi sin parole, qui signifient exactement la même chose ?

L’aspect "évocation"

La multiplicité des variations possibles permet, avec des moyens d’une étonnante simplicité, de choisir avec soin ce que l’on veut évoquer. Voulant exprimer l’idée "il chante bien", j’opterai pour li kantas bone ou li kantas bele selon que le mot "bien" évoque plutôt la justesse du chant ou plutôt sa beauté.

Pour exprimer l’idée "À l’étranger, rencontrer quelqu’un qui parle le même dialecte..." je dirai Eksterlande renkonti iun, kiu parolas la saman dialekton si je veux donner à la formule une connotation neutre, objective, presque administrative. Mais si je veux faire sentir tout le plaisir qu’il y a à rencontrer une personne originaire du même coin de terre quand on se trouve dans un environnement dépaysant, je dirai plutôt Fremdlande renkonti samdialektanon. Ces trois mots expriment l’idée intégralement, mais le monème fremd a des connotations nettement plus affectives, il évoque le différent, le non-familier, le sentiment d’être ressenti par les autres comme pas tout à fait normal, et samdialektano fait vibrer toutes sortes d’harmoniques ayant partie liée avec la série "compatriote", "coreligionnaire", "co-équipier", qui comprend, en espéranto, bien d’autres termes sans équivalent français ou anglais, comme samrasano, "frère par la race", ou samvalano, "personne de la même vallée", qui dégagent toute une atmosphère de solidarité, de communauté, de co-appartenance inexistante dans la première expression.

Par ailleurs, le contact répété avec l’étranger ayant d’autres habitudes langagières développe chez l’espérantophone le sens de ce qu’on pourrait appeler la métaphore universelle. Si l’on exprime l’idée de procéder lentement par le mot évocateur limaki, qui n’est que la forme verbale du mot "limace", on sait qu’on sera compris par les espérantophones coréens, chinois et japonais aussi bien que par ceux d’Amérique latine. Il en va de même pour une expression comme ideo trazigzagis lian menson "une idée lui a traversé l’esprit tel un éclair zigzagant."

Les interactions entre les peuples universalisent bien des métaphores qui, sans cela, ne seraient pas compréhensible du premier coup. Quand un Chinois raconte son vécu de hong xiaobing, "garde rouge", il donne au mot hong "rouge" une connotation qui vient d’Occident. Réciproquement, quand nous disons perdre la face, nous traduisons mot à mot une expression chinoise. Les contacts entre espérantophones de pays très divers ont, de la même manière, doté la langue d’expressions imagées, comme elturni sin el sakstrato "se tirer avec finesse d’une impasse" (el correspond au latin ex, à l’anglais from, out of ; turni "tourner" ; si "soi" ; sakstrato "cul de sac" ; en fait, l’expression elturni sin est une traduction littérale du russe вывернуться : on peut dire qu’il s’agit là d’un exemple d’interfécondation des langues).

Enfin, certains éléments de l’espéranto engendrent des termes très évocateurs sans qu’il soit facile de déterminer pourquoi. C’est le cas en particulier du monème -um- qui forme des mots dont les connotations n’ont d’équivalent, à ma connaissance, dans aucune autre langue. Butikumi est plus près de "lécher les vitrines" que de "faire ses courses". Quand, à l’issue d’une réunion de travail, on propose à ses collègues de venir kafumi, il s’agit d’autre chose que de simplement boire un café (qui se dirait trinki kafon, kaftrinki ou kafi) ; kafumi évoque un climat à la fois plus chaleureux et plus cool (ô paradoxe !), plus relax en tout cas. Et amikumi est impossible à rendre en français dans toute sa beauté sereine. Des traductions comme "passer du temps entre amis", "vivre dans le concret une relation d’amitié", "frayer avec des gens qu’on aime" tournent autour du pot sans offrir de traduction exacte. Elles sont toutes trop précises et trop matérielles pour exprimer ce qui est essentiellement une ambiance affective.

L’intérêt des monèmes utilisables comme affixes

Ce -um- offre un exemple de ces brefs monèmes qui multiplient avec bonheur les possibilités d’expression. Un autre exemple nous est fourni par -em- , qui indique la tendance, la propension, le fait d’être poussé à ... Ce monème permet souvent d’être concis et expressif dans l’énonciation d’un trait de caractère ou d’un comportement. Kisema [4] veut dire "qui embrasse pour un oui ou pour un non", kantema "qui a tout le temps une chanson à la bouche", "enclin à chanter", legema "grand amateur de lecture". Mais, comme tous les affixes, il peut aussi être un mot à part entière du moment qu’il prend la terminaison qui indique sa fonction : Mi sentas emon kisi vin "je me sens porté à vous embrasser". On retrouve ce même suffixe dans une phrase comme La herbo verdis, bluis la lago, la juna japano rigardis ŝin foteme, "l’herbe verdoyait, le lac étincelait d’azur, le jeune Japonais la regardait avec une forte envie de la prendre en photo". Cette traduction fait perdre à l’original une bonne partie de sa simplicité. On remarquera incidemment que si le français a verdoyer, blui pose un problème de traduction, voire de conceptualisation. Il ne vient pas normalement à l’esprit d’un francophone qu’un lac, une mer, un ciel peuvent "bleu-oyer". Quant à l’anglais, il n’a d’équivalent exact ni de verdi ni de blui. L’avantage que l’espéranto revêt à cet égard est particulièrement apprécié des traducteurs. Dans une phrase russe comme вдали чернела лодка - "au loin une barque se détachait en noir" - le mot russe чернеть, intraduisible ("donner une impression de noir", "apparaître en noir") se traduit exactement, et tout simplement, par nigri en espéranto : fore nigris boato.

Mais revenons à notre jeune Japonais amateur de photographie. On aurait pu remplacer foteme par fotemule, introduisant ainsi une nuance différente : -ul- indique la personne qui... ou qui est caractérisée par ... Fotemulo, c’est quelqu’un (-ul-) qui a tendance (-em-) à photographier (fot-). Fotemule signifierait "en passionné de photo qu’il était".

Ce monème -ul- rend au narrateur des services appréciés en augmentant la variété dans la désignation des personnages : pipulo "l’homme à la pipe" ; blujakulo "l’homme au veston bleu" ; diklipulo "le personnage aux lèvres épaisses" ; belfrazulo "le type qui fait de belles phrases", "le beau parleur".

Un autre atout de l’espéranto dont l’écrivain ne peut que se féliciter est sa série de participes. En effet, aux terminaisons de l’indicatif : -as (présent), -is (passé), et -os (futur) correspondent un jeu de participes actifs (-ant-, -int-, -ont-) et passifs (-at-, -it- , -ot-), qui, grâce aux terminaisons fonctionnelles, favorisent une expression ramassée, souvent très vivante : rigardate, li balbutis "comme on le regardait, il bégaya" ; la sekvato "celui qu’on était en train de suivre", la sekvito "celui qu’on avait suivi" ; la bubo, batote, forkuris "le gamin, sur le point d’être battu, s’enfuit" ; la skribota noto "la note qu’il se proposait d’écrire" ; ridinte "après avoir ri" ; se la minacinto revenos "si celui qui a proféré des menaces revient".

Les combinaisons de monèmes comme aide à la conceptualisation

La possibilité de combiner les monèmes entre eux sans restriction permet souvent d’utiliser une formule concise pour un concept qui, dans une autre langue, paraîtrait trop complexe. Le numéro de juillet 1984 d’ Espero Katolika contient (pp. 117-125) un article où revient constamment le mot diregna "qui est de l’ordre du Royaume de Dieu" (< di- "dieu", regn- "règne", -a fonction adjective ou génitive). Mais dans ce texte le mot en question n’est lui-même que le point de départ d’un vaste réseau de dérivés, tels que diregnulo "quelqu’un qui agit dans le sens du Royaume de Dieu", kundiregnulo "co-participant à l’action en faveur du règne de Dieu", "qui est lui aussi dans la mouvance du Royaume de Dieu", diregneco (attention, le c se prononce /ts/) "le fait d’être diregna, le fait d’appartenir à ce qui va dans le sens du règne de Dieu". Ces exemples suffiront sans doute à donner au lecteur une idée de la richesse que comporte une combinatoire sans faille, permettant l’introduction de nouveaux concepts sans imposer la mémorisation d’un vocable réellement nouveau : le mot diregna n’a peut-être été employé pour la première fois qu’en 1984, mais il faisait déjà partie de la langue en 1887.

Bref aperçu sur les fondements psycholinguistiques de la maniabilité de l’espéranto

L’espéranto se révèle à l’usage un moyen d’expression artistique à la fois souple, riche et simple, où toute la virtuosité de la sensibilité humaine peut se déployer sans contrainte. Pour expliquer les raisons de ce phénomène, une analyse psycholinguistique approfondie serait nécessaire. Disons simplement que l’espéranto s’insère, dans les structures mentales, à un niveau plus profond que la plupart des autres langues, dans une couche plus proche de celles où la pensée se verbalise spontanément.

Quand je parle à un Français, je traduis consciemment par quatre-vingt-dix le nonante qui se présente en moi comme première verbalisation du concept, afin de faciliter la communication. De la même manière, dans l’enfance, j’ai remplacé consciemment les chevals par les chevaux, vous disez par vous dites, si j’aurais par si j’avais, plus bon par meilleur, etc. Les formules correctes m’ont été imposées à la fois par la contrainte parentale et scolaire et par un désir d’intégration impliquant une imitation aussi parfaite que possible de mon environnement humain. Le vernis produit par cette longue discipline est épais et relativement solide, mais ce n’est qu’un vernis : vienne une grande émotion, un excès d’alcool ou une anesthésie dont je me réveille, et voilà les formes proscrites qui montrent le bout du nez.

Or, ces formes sont le premier niveau, le fruit immédiat du processus de verbalisation. Pourquoi tant d’Anglo-Saxons apprenant le français disent-ils si j’aurais alors qu’une traduction littérale de If I had donnerait si j’avais ? Parce que le simple fait de concevoir un tel énoncé fait vibrer dans les structures mentales l’ensemble du système sémiotique "hypothèse", ce qui a pour effet d’activer le schème "mettre au conditionnel" - ou, plus exactement, le rèflexe "utiliser une forme en -rait" - qui en est le signe le plus typique et le plus fondamental. Il y a alors conflit entre un réflexe naturel et un réflexe conditionné, c’est-à-dire entre un processus psycholinguistique inscrit dans nos connexions nerveuses et les forces qui, sous l’effet de l’éducation, se mobilisent pour l’inhiber.

L’espéranto, lui, n’a pas de vernis [5]. L’écrivain qui dit bele muskola ulo, littéralement "un type bellement musclé", utilise la formule qui lui vient directement à l’esprit, au premier niveau. En français, il est contraint de passer à un deuxième niveau, parce que bellement n’existe pas. Son ordinateur mental, suivant la programmation courante, s’apprète alors à afficher joliment, mais ce mouvement est lui aussi bloqué : les connotations de joli sont incompatibles avec l’idée de puissance, de force physique qu’il veut exprimer. Il devra donc chercher une autre formule, plus compliquée, pour une idée d’une totale simplicité. Ce cheminement sur un terrain hérissé de barrières et de sens interdits représente une dépense considérable d’énergie nerveuse. On peut faire l’hypothèse que pour s’épargner cette dépense la plupart des individus préfèrent les sentiers battus, renonçant souvent à concevoir des idées originales qui leur seraientnaturelles, mais auxquelles leur langue n’autorise aucune issue. En espéranto, on se sent libre comme l’enfant préscolaire qui joue,crée en jouant et qui ne se préoccupe pas de savoir si les mots qu’il compose sont conformes à une norme sans rapport avec les besoins de la communication.

L’espéranto présente donc beaucoup d’avantages pour celui qui l’aborde en artisan de l’écriture. Certes, son lexique de base est bien plus limité que celui du français ou de l’anglais. Mais cette restriction est largement compensée par sa combinatoire infinie, qui permet de formuler les concepts en produisant des mots souvent très expressifs, et par son climat général de liberté, qui amène à émettre des nuances inexprimables dans d’autres langues, par simple alignement spontané de l’énoncé sur ce qui est conçu ou ressenti.

Quant aux satisfactions affectives que son public procure à l’écrivain espérantophone, ce n’est pas le lieu de les mentionner ici. Mais comment taire la joie qu’il y a à recevoir des lettres de lecteurs de Mongolie, de Patagonie ou de Sibérie, même si elles ne ménagent pas leurs critiques ? Il y a un grand plaisir à constater qu’on est compris à un niveau si "vastement" interculturel. Cette joie est l’un des éléments du sentiment de reconnaissance que l’écrivain espérantophone ne cesse d’éprouver pour l’instrument si riche et si souple, et pourtant si modeste, dont l’histoire linguistique du genre humain lui a fait cadeau.

Claude Piron


[1] Le c espéranto se prononce toujours /ts/ comme en tchèque, en croate et en polonais, le j se prononce /j/, c’est-à-dire a le son du y de yes et de boy. Les voyelles ont, en gros, la même valeur qu’en italien (u = "ou" français, e jamais muet ; accent tonique toujours sur l’avant-dernière syllabe).

[2] La lettre ŝ a le son du ch français.

[3] Ce goût est en train d’évoluer depuis qu’un ami m’a fait remarquer que beaucoup de mots français parfaitement euphoniques se terminent par -gne (montagne, cygne, ligne, cogne, campagne, etc.) et qu’il y avait somme toute fort peu de différence, à l’audition, entre ce son et celui du -jn de l’espéranto, qui d’ailleurs, a-t-il ajouté, se retrouve dans beaucoup de langues (anglais coin, sirloin, fine... ; allemand neun, Freund, klein...), où personne n’y trouve rien à redire. J’avais été influencé, quand j’étais adolescent, par l’affirmation d’un adulte qui avait pris cet exemple pour me démontrer que l’espéranto était "laid", et donc nul.

[4] Prononcer kisséma, kicéma ; le s ne se prononce jamais /z/.

[5] Il utilise le conditionnel (la forme en -us) dans la subordonnée : se mi konus lin, mi lin demandus "si je le connaissais, je lui demanderais".







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