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Quel parti la langue française peut-elle tirer de la défense et de l’illustration de l’espéranto ?


Écrivain et essayiste, membre et secrétaire perpétuel de l’Académie Française, Maurice Genevoix avait dit, le 18 février 1954, comme invité d’une émission régulière sur l’espéranto qui avait lieu sur la Radio-Télévision Française (RTF) : “L’espéranto est en mesure d’exprimer les nuances les plus subtiles de la pensée et du sentiment, il est propre à permettre, par conséquent, l’expression la plus juste, la plus littéraire, la plus esthétique et de nature à satisfaire les esprits les plus ombrageux et les plus particularistes, et il ne peut pas porter ombrage aux fidèles des langues nationales.“

Nous remercions de ce fait l’Association Culturelle des Arts et Lettres pour le Pays Yonnais d’avoir compris que l’espéranto a tout naturellement sa place là où il est question de langues et de cultures, et d’avoir eu l’amabilité d’inviter notre association Espéranto-Vendée à participer à la Semaine de la langue française et de la Francophonie.

L’espéranto est peut-être la seule langue au monde pour laquelle il soit possible d’indiquer une date et un lieu de naissance. Le premier manuel de cette langue a en effet vu le jour à Varsovie le 26 juillet 1887, d‘abord en langue russe, puis, la même année, en polonais, allemand et français. Il aura donc 119 ans cet été et il fait partie des langues jeunes telles que le néo-norvégien ou “nynorsk“, officialisé deux ans plus tôt en Norvège, et l’indonésien, officialisé en 1945 en Indonésie. Il y a un trait commun entre l’espéranto et ces deux langues créées à partir d’une sélection de mots et de formes grammaticales issus de divers dialectes. C’est d’ailleurs ainsi que Dante avait procédé, beaucoup plus tôt, pour l’italien. Dante avait en effet rédigé, en 1303 et 1304, un traité intitulé “De l’éloquence en langue vulgaire“. Il y avait exposé sa vision d’une synthèse des meilleurs éléments des dialectes italiens et il l’avait réalisée. Dans l’ordre chronologique d’apparition, l’italien, le néo-norvégien, l’espéranto et l’indonésien sont donc nés d’une démarche comparable et ont connu un même processus d’évolution, à la différence près que les éléments de base de l’espéranto, souvent d’origine grecque et surtout latine, ont été sélectionnés non point dans des dialectes, mais en fonction de leur internationalité, de leur diffusion dans d’autres langues telles que le français, l’allemand, l’anglais, le russe…

L’un des plus brillants linguistes français, Antoine Meillet, avait écrit dans un ouvrage publié en 1918 sous le titre “Les langues dans l’Europe nouvelle“ qu’il n’était “ni absurde ni excessif d’essayer de dégager des langues européennes l’élément commun qu’elles comprennent pour en faire une langue internationale“. Un autre linguiste de renommée mondiale, Edward Sapir, en était arrivé à la même conclusion : “L’artificialité supposée d’une langue comme l’espéranto (…) a été absurdement exagérée, car c’est une sobre vérité qu’il n’y a pratiquement rien de ces langues qui n’ait été pris dans le stock commun de mots et de formes qui ont graduellement évolué en Europe“. Beaucoup plus tôt, Michel Bréal, l’un des précurseurs de la sémantique, autrement dit la science des significations, avait ainsi répliqué à certaines critiques des apects linguistiques de l’espéranto : “Ce sont les idiomes existants qui, en se mêlant, en fournissent l’étoffe. Il ne faut pas faire les dédaigneux ; si nos yeux pouvaient en un instant voir de quoi est faite la langue de Racine et de Pascal, ils apercevraient un amalgame tout pareil. Il ne s’agit pas, on le comprend bien, de déposséder personne, mais d’avoir une langue auxiliaire commune, c’est-à-dire à côté et en sus du parler indigène et national, un commun truchement volontairement et unanimement accepté par toutes les nations civilisées du globe.

Il serait trop long ici d’évoquer en détail l’histoire particulièrement riche d’une langue dont le professeur Umberto Eco, après avoir été amené à l’étudier de façon scientifique pour la préparation d’un cours au Collège de France, avait reconnu les mérites : “J’ai constaté que c’est une langue construite avec intelligence et qui a une histoire très belle.

Il y a une certaine parenté entre l’espéranto et le français du fait que les deux langues ont une grande quantité de racines communes issues du latin. Cependant, par d’autres caractéristiques, il a beaucoup de similitudes avec d’autres familles de langues, si bien que les locuteurs de toutes les langues du monde ont l’impression de trouver plus ou moins de la leur dans l’espéranto. Un Chinois découvre un trait de la sienne dans l’invariabilité des éléments de base de l’espéranto. Un Japonais, un Coréen, un Hongrois, un Turc ou un Finlandais sont déjà habitués au système de formation des mots par agglutination, c’est-à-dire par la juxtaposition de radicaux et d’affixes.

Il est connu que la plus difficile des langues étrangères à apprendre est la première. Bon nombre de personnes sont marquées par l’échec ou par des résultats décevants dans l’apprentissage de la première langue étrangère, au point qu’elles sont peu tentées d’en apprendre d’autres par la suite.

Quoi que l’on en dise, la question de l’espéranto est toujours d’actualité. Polyglotte, licencié de grec et de latin, agrégé en langues modernes, lecteur à l’Université d’Uppsala, en Suède puis professeur au Lycée Henri IV et à l’École des Sciences Politiques à partir de 1893, Théophile Cart, avait adressé un rapport au ministre de l’Instruction Publique, le 3 septembre 1906, voici donc bientôt un siècle. Il attirait l’attention des autorités de l’éducation en des termes que l’on pourrait fort bien transposer à la situation actuelle :
“Le malaise résultant d’un tel état de choses est si réel, qu’on s’efforce d’y apporter remède, en tous pays, par la place, de plus en plus grande, qu’on réserve, dans l’enseignement public, aux langues vivantes, alors que, d’autre part, la somme des connaissances générales qu’il convient d’acquérir, va, elle aussi, en augmentant.
Il n’y a aucune témérité à prédire que la solution par l’étude des langues étrangères, toujours plus nombreuses et mieux apprises, aboutira à la faillite. Vainement on s’efforce de la retarder par de fréquents remaniements de méthodes. Elle est fatale, parce que la mémoire a ses limites. Le nombre de personnes capables d’apprendre ‘pratiquement’ deux ou trois langues étrangères, avec tant d’autres choses, en outre est infime ; or c’est à un nombre d’hommes continuellement croissant qu’il importe de communiquer avec des nations de langues différentes, de plus en plus nombreuses.“
En plus d’être une langue, l’espéranto est une école de logique et aussi une école d’humanisme et de civisme sans frontières, ce dont le monde a le plus besoin. Il peut constituer la base d’un enseignement d’orientation linguistique et d’un enseignement préparatoire à celui des autres langues. Un grand nom de la recherche pédagogique, Pierre Bovet, fut parmi les premiers à souhaiter son introduction dans l’enseignement : “L’espéranto est un des meilleurs moyens de faire trouver, aux enfants, un intérêt très vif aux exercices, si souvent fastidieux, des cours de langues. Quand il abordera l’étude des langues étrangères, cet assouplissement du sens linguistique sera d’une valeur inestimable. L’espéranto se plaçant à mi-chemin entre le français et l’allemand, par exemple, ou le latin, permettra en les fractionnant de réduire considérablement les difficultés.

Plus tard, le professeur Mario Pei, de l’Université de Columbia, aux États-Unis, philologue et auteur d’une histoire de l’anglais, avait vu lui aussi dans l’espéranto la langue qui fait aimer les autres langues et qui facilite leur accès. Nous trouvons en effet une même constatation chez lui que chez bien d‘autres pédagogues : “l’espéranto constitue un excellent pont pour l’étude des autres langues, car grâce à sa simplicité de structure et de vocabulaire, il brise la résistance initiale de l’élève moyen unilingue. Il renforce en même temps son vocabulaire de mots étrangers et crée chez l’enfant une confiance en sa propre capacité d’étudier et d’assimiler des langues étrangères”.

Les constatations effectuées dans une école élémentaire de Hawaï par un instituteur, Mike Azevedo, allaient dans le même sens : “En toute honnêteté, je dois reconnaître que ce n’est pas sans réticence que j’ai accueilli l’idée d’utiliser l’espéranto dans ma classe. Cette langue paraissait totalement inutile pour des enfants qui n’ont déjà pas trop de tout leur temps pour apprendre l’anglais. Or, nous avons fait l’essai et je dois avouer que les résultats ont été surprenants. (…) Même si cet espéranto ne réussit jamais à devenir la deuxième langue dans tous les pays du monde, il a appris plusieurs choses importantes à mes élèves. Il a représenté pour eux une ouverture en ce qui concerne les langues étrangères. (…) L’espéranto nous a beaucoup aidés pour l’analyse de la structure des phrases dans notre propre langue. (…) Il a indirectement contribué à accroître le vocabulaire anglais ; en fait, pour certains élèves moins doués que les autres, cette augmentation du vocabulaire a été tout à fait considérable.
Cette observation est valide pour n’importe quelle autre langue, y compris le français qui pourrait aussi en tirer avantage. L’espéranto pourrait en effet jouer pour le français, trop difficile au premier abord, un rôle un peu analogue à celui qu’a joué le “Basic English“ pour l’anglais. La défense et l’illustration de l’espéranto peuvent aussi servir la langue française.

Toujours sur le terrain, à l’école élémentaire d’Oberndorf/Neckar, en Allemagne, Inès Frank, avait dispensé des cours d’espéranto à vingt élèves à raison de moins de 80 heures pour toute l’année scolaire 1994-95. Le résumé suivant de son rapport avait été publié en espéranto dans la revue “Humankybernetik“ de l’Institut de Cybernétique de Paderborn : “J’ai essayé, durant les horaires d’enseignement d’orientation linguistique, de trouver des parallèles avec la langue allemande pour aider les élèves à connaître les structures de leur propre langue et pour les initier à la connaissance des structures linguistiques de base. Il s’est montré que les élèves d’origine turque, italienne, libanaise, bosniaque, croate, pouvaient puiser de leur propre langue des structures grammaticales et quelquefois même des mots. De ce fait, autrement qu’à l’habitude, les enfants étrangers étaient avantagés par rapport aux élèves allemands. Ceci a certainement accru la confiance en soi de quelques élèves.

En plus de faire connaître les structures linguistiques, un autre de mes souhaits était de procurer des contacts avec d’autres enfants à l’étranger. Nous avons commencé un échange de lettres avec une école élémentaire de Turin (Italie). En outre, nous avons poursuivi plusieurs chaînes de récits que nous avons fait suivre à l’étranger. Ces contacts ont été les plus agréables pour les élèves, comme l’ont raconté leurs parents. J’ai globalement l’impression que l’enseignement a non seulement apporté de bonnes expériences aux enfants et les aidera dans l’apprentissage des langues étrangères, mais aussi qu’il leur a plu.”
Une expérience d’enseignement d’orientation linguistique, financée par le ministère des Sciences de Slovénie, fut organisée aussi, entre 1993 et 1995 sur la base du modèle élaboré par l’Institut de Cybernétique de Paderborn. Le but était de démontrer que des élèves qui abordent l’apprentissage des langues étrangères par la Langue Internationale espéranto apprennent ensuite beaucoup plus rapidement l’anglais et l’allemand. Afin de prouver que cette thèse était valable aussi pour d’autres pays, et de mesurer le gain de temps ainsi réalisé, il a été nécessaire de mener l’expérience avec des classes où n’était appris que l’anglais, d’autres où n’était appris que l’allemand, et d’autres enfin où un enseignement de 70 heures de l’espéranto précédait celui de l’anglais ou de l’allemand, ceci dans des écoles d’au moins trois pays de langues différentes, c’est-à-dire l’Autriche, la Croatie et la Slovénie. Là aussi le résultat fut probant.
Il est utile de rappeler que la première expérience de ce genre a été menée en Angleterre à l’école “Green Lane“ d’Auckland. Elle avait duré de 1922 à 1924, c’est-à-dire dans la période durant laquelle l’enseignement de l’espéranto jouissait d’un appui réel et bienveillant des autorités allemandes, alors que, en France, le gouvernement lui faisait barrage à la Société des Nations et interdisait l’usage des locaux scolaires pour l’enseigner, précisément ce qu’allait d’ailleurs faire, plus tard, le régime nazi en Allemagne.

A l’école “Green Lane“, 76 élèves avaient appris l’espéranto, et 76 autres le français ; l’année suivante, le français fut enseigné à ceux qui avaient appris l’espéranto. A la fin de la seconde année scolaire, les élèves qui avaient commencé par l’espéranto étaient très supérieurs à ceux qui, durant deux années, n’avaient appris que le français. L’inspecteur royal des écoles, nommé Parkinson, reconnut les bienfaits de cet enseignement préparatoire : “L’expérience de l’école "Green Lane" a abouti d’une façon indubitable à un succès évident. Au début de l’expérience, je n’avais aucune connaissance pratique de l’espéranto, bien que j’en eusse entendu parler. J’ai été tellement stupéfait des progrès faits par les enfants que je me suis décidé à l’apprendre pour mieux juger de leur travail. En étudiant moi-même la langue, j’eus encore l’occasion de constater sa grande valeur pédagogique et éducative.
Cette facilité et cette logique par lesquelles l’espéranto aide à l’apprentissage des autres langues étaient les principales raisons pour lesquelles, dès 1912, Tsaï Yuanpeï, membre du gouvernement de Sun Yatsen, avait été le premier ministre de l’éducation au monde à prendre des dispositions afin que l’espéranto soit enseigné dans les écoles normales de Chine. Il partait du principe que “si la première langue apprise sera l’espéranto, ceci aidera certainement à l’apprentissage d’une autre langue étrangère“.

Faire comprendre l’intérêt de l’espéranto à nos autorités de l’éducation n’est pas chose facile car ce que constatait Albert Einstein reste toujours valide : “Triste époque que celle où il est plus difficile de briser un préjugé qu’un atome !“. Nous savons combien de temps l’usage des chiffres indo-arabes fut entravé alors qu’il apportait un progrès considérable à l’humanité. Mais nous sommes aujourd’hui à l’époque d’Internet. Il est déjà de moins en moins possible de cacher aux citoyens que l’image négative, dévalorisante, voire méprisante trop souvent donnée de l’espéranto ne correspond pas à la réalité. En conclusion, chacun peut tenter l’expérience que Tolstoï proposa dès 1894 après avoir étudié l’espéranto : “Les sacrifices que fera tout homme de notre monde européen, en consacrant quelque temps à son étude, sont tellement petits, et les résultats qui peuvent en découler tellement immenses, qu’on ne peut se refuser à faire cet essai“.

Henri Masson

Le 18 mars 2006

À l’occasion de la Semaine de la langue française et de la Francophonie, à La Roche-sur-Yon, sur invitation de l’Association Culturelle des Arts et Lettres pour le Pays yonnais (ACALY)







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