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Le globish ? Il y a mieux !


On parle de plus en plus du globish, généralement en termes positifs. Il est vrai que cette façon décomplexée de pratiquer un anglais rudimentaire peut rendre bien des services. Depuis une intéressante conversation téléphonique que j’ai eue avec M. Nerrière, début août 2004, je m’y suis essayé. Mais, comme on ne connaît la valeur d’une chose que si on la rapporte à une référence, je l’ai comparé à l’espéranto. Ma conclusion est la suivante : le globish est certes utilisable, mais c’est un pis-aller qui est loin de donner vraiment satisfaction.

Il serait acceptable faute de mieux. Mais, précisément, il y a mieux : l’espéranto, qui avec un effort nettement moindre assure un niveau de communication bien plus satisfaisant. Le mouvement qui mène au globish est un mouvement descendant : il va d’une langue riche à une langue pauvre parce qu’il y a eu échec, parce que la langue riche s’est révélée impossible à maîtriser. L’espéranto suit, lui, un mouvement ascendant, à deux titres : 1) l’élève voit son vocabulaire se développer sans gros efforts grâce à un système multiplicateur très simple, mais à grand rendement, 2) son usage de plus en plus répandu parmi les peuples les plus divers ne cesse de l’enrichir en le rendant plus expressif, plus performant, sans rien lui faire perdre de sa simplicité initiale. Si on l’observe dans les situations réelles, on voit qu’il remplit sa fonction de truchement bien mieux que le globish ou que les autres formes de "broken English". En outre, à la différence du globish, c’est une langue à part entière, dans laquelle on peut lire la Charte des Nations Unies, Hamlet, la Monadologie de Leibniz, Meurtre dans l’Orient-Express d’Agatha Christie, une abondante production poétique et des dizaines de milliers d’autres oeuvres dont Tintin, Astérix et même, depuis peu, Gaston la Gaffe.

Le globish n’est pas une langue. Il est impossible de tout exprimer avec ses 1500 mots. Par exemple, les mots nécessaires pour dire "Garçon, une salade de tomates !" ne figurent pas dans la liste. "Expliquez-vous par gestes", dit M. Nerrière. Comment allez-vous mimer "salade" et "tomate" de manière à éviter toute confusion ? De même, si l’on peut dire "je t’aime" (mais pas "tu m’aimes", me ne fait pas partie des 1500 élus), on ne peut pas dire "Ah ! ce parfum de rose que dégage ta peau ! Il me fait trembler comme un palmier sous le sirocco."

Bref, en globish on se débrouille, en espéranto on s’exprime. Or, maîtriser l’espéranto demande beaucoup, beaucoup moins de temps et d’effort.

Il se compose en effet d’éléments que l’on combine sans aucune limitation. Dès qu’on a appris une racine, on peut l’utiliser sous forme verbale, substantive, adjective ou adverbiale, et les affixes qui permettent de la moduler décuplent le lexique. Le globish, lui, ne comporte aucun système de dérivation. Sa liste comprend, par exemple, decide, mais pas decision, beautiful mais pas beauty, administer mais ni administrative ni administration, aggression mais ni aggress ni aggressive. En espéranto, dès qu’on a appris decidi ’décider’, on forme soi-même decido ’décision’, decida ’décisif’, decide ’de façon décisive’ et, avec le suffixe ema, par exemple, decidema ’qui n’a aucune peine à prendre une décision’, ’résolu’. Un tout petit peu de pratique et ces formations se font par réflexe.

Pour rendre les notions qu’expriment les 1500 mots du globish, il suffit de 1300 mots d’espéranto, plus une quarantaine de suffixes et préfixes, donc 1340 unités à mémoriser, qui permettent de former sans difficulté quelque 13 000 mots (or, on estime à 8000 le nombre de mots nécessaires à la vie quotidienne). La régularité de l’espéranto représente une énorme économie par rapport au globish. Considérez les couples suivants create/creation = krei/kreo ; ask/question = demandi/demando ; live/life = vivi/vivo ; remember/memory = memori/memoro ; think/thought = pensi/penso. En globish il faut mémoriser chaque fois deux mots, en espéranto une racine et le sens des terminaisons -i et -o. Et il suffit d’apprendre la terminaison -a pour ajouter à son vocabulaire, sans effort, toutes sortes de mots qu’ignore le globish : demanda "interrogatif", memora "mnésique", pensa "relatif à la pensée" ("pensif" se dit pensema). Pas étonnant, dès lors, qu’on ait plus d’aisance en espéranto au bout de six mois qu’en anglais au bout de six ans, qu’en globish au bout de... ? Qui pourrait le dire ? Sans doute au minimum quatre ou cinq ans d’anglais puis quelques semaines d’entraînement à l’art de surmonter ses complexes et à la mémorisation de tous les mots anglais qu’il faut oublier pour rester dans les limites prévues.

La comparaison est d’autant plus défavorable au globish qu’il reprend les aberrations de la langue de Shakespeare, dont l’incroyable décalage entre orthographe et prononciation : ou exprime quatre sons différents dans touch, through, though et thought ! En espéranto, le son /ou/ s’écrit toujours u et la lettre u se prononce toujours /ou/. En espéranto, l’accent tonique ne pose aucun problème : il est toujours sur l’avant-dernière syllabe. En globish, il faut l’apprendre avec chaque mot.

On peut accepter le globish comme solution provisoire, fondée sur le constat déprimant que l’anglais ne répond pas aux attentes qu’il suscite. Mais il faut être masochiste pour choisir une solution dépressive quand il existe une solution enthousiasmante. A terme le monde a besoin d’une langue qui réponde aux exigences de la formulation scientifique, juridique et littéraire et qui mette les partenaires sur un pied d’égalité. L’espéranto répond parfaitement à ces critères. De plus, et ce n’est pas moins important, il se prête admirablement à l’humour. La liberté de combiner les éléments débouche souvent sur des mots particulièrement expressifs, comme kisema ’goulu sur le plan du baiser’ (de kis-, ’embrasser’) ou poŝtelefonema ’qui est tout le temps en train d’utiliser son téléphone portable’. Très présent sur Internet, il compte des locuteurs dans de nombreuses localités de plus de cent pays, ce qui assure partout des contacts sans problème de communication, et la diffusion de la langue se poursuit, tranquillement, lentement, ignorée des médias, mais très réelle pour quiconque suit les choses de près.

L’espéranto a aussi pour lui la rationalité économique. Mandaté par un organisme relevant de l’Éducation nationale, l’économiste François Grin a conclu de ses recherches que si l’Europe adoptait l’espéranto, cela représenterait une économie de 25 milliards d’euros par an (http://cisad.adc.education.fr/hcee/documents/rapport_Grin.pdf, p. 7).

Il n’y a pas à dire, le globish ne fait pas le poids.

Il serait dans l’intérêt de tous, et notamment des contribuables et des cadres de PME, que les gouvernements, les élites et les médias procèdent enfin à une réflexion sérieuse sur les moyens opposés à la barrière des langues. Et que, après une étude comparative objective, ils recommandent l’option la plus avantageuse pour tous. Si l’espéranto était enseigné à l’école primaire - un cours de six mois suffirait le plus souvent -, les élèves auraient toutes les études secondaires pour apprendre une ou plusieurs autres langues : anglais, espagnol, arabe, hébreu, russe, allemand, chinois, non plus dans le but illusoire de résoudre les problèmes de communication mondiale, mais pour leur enrichissement culturel ou la redécouverte de leurs racines. L’éradication de la variole a montré que quand il y avait volonté politique, les États savaient coordonner leurs activités pour obtenir rapidement le résultat recherché. Ce serait parfaitement possible dans le domaine de la communication linguistique. Mais il faudrait qu’ils commencent par se laisser guider par l’esprit démocratique, c’est-à-dire qu’ils accordent au bien de tous la place qu’il mérite et qu’ils se fondent, non sur des préjugés, des on-dit ou des modes, mais sur une information objective.

Claude Piron, auteur de l’ouvrage Le défi des langues (L’Harmattan, 2e éd. 2001), 22 rue de l’Etraz, CH-1196 Gland, Suisse. (Voir également : "Communication linguistique - Étude comparative faite sur le terrain" http://claudepiron.free.fr/articlesenfrancais/etudesurterrain.htm ).

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Voir aussi sur le même thème : "Le globish : une fausse solution à un vrai problème", par Jean-Marc Leresche (Suisse) et : "Globish ? Le choix de l’infériorité totale", par Henri Masson







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