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Observer, comparer, choisir


par Claude Piron, auteur de "Le défi des langues — Du gâchis au bon sens" (éd. L’Harmattan, 1994)

Pour une politique linguistique intelligente

Comment les êtres humains font-ils pour se comprendre quand ils ne parlent pas la même langue ? Toutes sortes de méthodes sont appliquées, les unes excellentes, les autres médiocres, les unes équitables, les autres favorisant indûment certains interlocuteurs. Gestes, baragouinage, broken English ou "globish", recours à des interprètes, bon anglais et espéranto composent le menu des principales possibilités qui se présentent. En pratique, le choix est déterminé par la situation et la compétence (ou l’incompétence) linguistique des protagonistes. Abstraction faite du cas particulier des gestes et du baragouinage, il y a toujours un investissement (étude de langue, engagement d’interprètes), et chaque formule diffère des autres par l’efficacité de la communication, ainsi que par l’existence ou l’absence de plaisir. Ne négligeons pas ce dernier point. Le temps que nos frères humains consacrent à la conversation, fût-ce en passant par un portable, montre à quel point le plaisir d’échanger est un élément essentiel de la qualité de la vie.

Cinq formules

1. Le baragouinage accompagné ou non de gestes et d’expressions faciales est une formule très fréquemment utilisée quand des personnes de peuples différents ont quelque chose à se dire. L’investissement y est nul, mis à part - et encore, pas toujours - la mémorisation de quelques bribes d’une langue étrangère. Malheureusement, cet investissement quasi nul ne débouche que sur un résultat qui se maintient lui aussi aux environs de zéro, à très peu de chose près. Souvent le message émis n’est tout simplement pas reçu, et, dans les cas où il passe, il n’est pas question qu’il ait la moindre complexité.

2. Broken English ou Globish. L’une des options les plus souvent utilisées est ce que les anglophones appellent broken English : anglais incorrect, mal prononcé, au vocabulaire réduit, résidu d’un enseignement scolaire plus ou moins entretenu par les voyages ou d’autres occasions de rencontres. Cet anglais décomplexé a été codifié par M. Nerrière sous le nom de "globish", langage bien représentatif de l’anglais agrammatical et rudimentaire servant, presque partout sur la planète, aux contacts informels entre personnes de langues différentes. L’investissement peut être résumé comme suit : quatre ou cinq années d’anglais à raison d’au moins trois heures par semaine, donc entre 500 et 600 heures en classe, plus le travail à la maison, puis entraînement à s’exprimer sans complexe avec un vocabulaire restreint et en faisant les gestes qui suppléent aux lacunes du lexique. Côté résultat : un langage qui permet effectivement de se débrouiller dans la plupart des cas, mais sans finesse, sans nuance, en obligeant souvent à renoncer à un désir légitime : les 1500 mots qui, d’après M. Nerrière, constituent le noyau de ce lexique ne permettent pas de dire, par exemple : "Garçon ! Une salade de tomates !" En outre, les interlocuteurs sont obligés de se maintenir constamment dans l’à-peu-près, ce qui peut être gênant. Traduire "originalité" par freshness, comme le fait M. Nerrière dans son site (http://www.jpn-globish.com/articles.php?lng=fr&pg=204), c’est garantir que le message reçu ne sera pas le même que le message émis.

3. Anglais. Il s’agit ici de l’anglais tel qu’on le parle et l’écrit dans les hautes sphères de l’économie, de la politique et de la science. Côté investissement : entre 4000 (niveau de la maîtrise d’anglais) et 8000 heures d’apprentissage et de pratique. Côté résultat : un excellent moyen de communication permettant de traiter avec finesse des questions les plus complexes, dans tous les domaines.

Mais au chapitre des inconvénients, il faut noter une grande injustice. Les anglophones (4,8% de la population mondiale) acquièrent le système de communication sans le moindre effort, simplement en vivant avec leur famille, alors que les 95,2% parlant d’autres langues sont acculés à une énorme dépense d’énergie mentale. Pour atteindre le niveau élevé considéré ici, il faut en effet compter 200 semaines de travail à plein temps, soit l’équivalent de quatre ans de travail sans vacances. Pour des personnes extérieures à la famille indoeuropéenne, l’investissement doit souvent être plus important. "Si j’avais pu disposer de mon temps à ma guise, j’aurais pu obtenir cinq doctorats avec les années que j’ai dû consacrer à l’étude de l’anglais," dit un scientifique coréen, Kim Hiongun, dans sa réponse à une enquête de la BBC. Et côté "résultats" il faut aussi souligner que la plupart de ceux qui participent à une négociation, à une interaction, sont placés dans une situation d’infériorité par rapport aux anglophones. Pareille inégalité des chances déclencherait un tollé dans le monde du sport. Mais il faut croire que les idées valent bien moins qu’une balle puisqu’elle ne suscite aucune indignation dans le monde des échanges verbaux. Même parmi les privilégiés qui ont atteint un excellent niveau, nombreux sont ceux qui ressentent encore cette inégalité, surtout s’ils sont restés quelque temps sans avoir eu l’occasion de pratiquer la langue de Shakespeare et du Wall Street Journal.

4. Interprétation. Cette formule est réservée aux institutions, associations et autres groupements suffisamment riches pour se payer les services de professionnels : 200 euros par demi-journée par interprète en janvier 2005 ; il faut compter au moins trois interprètes par langue, personne ne pouvant exercer cette activité pendant quatre heures d’affilée. La plupart des personnes qui ont besoin de franchir la barrière des langues dans les situations courantes ne peuvent recourir à cette méthode, mis à part le cas particulier des voyages organisés. Côté "investissement", on relèvera que c’est rarement dans le porte-monnaie des bénéficiaires que s’effectue le prélèvement. Le recours à l’interprétariat s’effectuant souvent au niveau interétatique, ceux qui font l’investissement - sans vraiment le savoir - sont les contribuables, que les États maintiennent dans une parfaite ignorance des défauts du système et des alternatives qui pourraient être envisagées. Côté résultat, la prestation comporte toujours une déperdition d’information et généralement un certain pourcentage de contresens, en particulier dans les réunions techniques. Souvent, il y a aussi injustice, certains ayant le droit de s’exprimer dans leur langue, d’autres pas.

5. Espéranto. Investissement : 60 à 150 heures, selon l’âge et les dons individuels, pour pouvoir converser sans problème. Il s’agit essentiellement d’apprendre comment combiner, tels des Legos, les blocs qui constituent le matériau de la langue (à l’instar du chinois, l’espéranto se compose d’éléments totalement invariables qui se combinent sans restriction). Le niveau de maîtrise qu’offre l’anglais au bout de 8000 heures d’étude est atteint en espéranto après une durée qui se situe le plus souvent entre 500 et 1000 heures selon les circonstances et les capacités individuelles (parfois 300 heures suffisent). Ces chiffres apparemment élevés par rapport aux 60 à 150 heures qui viennent d’être citées s’expliquent par la nécessité, présente dans toute langue, de ce qu’on peut appeler le "recul" : il faut du temps pour que le cerveau décante ce qui a été appris et se familiarise avec les traditions de la langue. Résultat : maîtrise réelle d’une langue souple, libre, expressive, souvent humoristique, aux formulations techniques, juridiques ou affectives précises et nuancées.

Ce que révèle l’observation des groupes

Pour compléter le côté "résultats", regardons de plus près ce qui se passe quand un groupe international discute d’un sujet donné selon telle ou telle formule.

1. Le baragouinage d’une langue dont on ne connaît que quelques mots et la communication par gestes ne sont jamais pratiqués à eux seuls dans des groupes. Il n’y a donc pas d’observation particulière à présenter ici à leur sujet.

2. Avec le globish, ou tout au moins le mauvais anglais qui sert le plus souvent de truchement, de nos jours, entre personnes de langues différentes, on voit des gens tendus par le besoin de se faire comprendre sans être tout à fait sûrs que les mots qu’ils emploient sont bien compris de leurs interlocuteurs. Il règne un certain flou et les participants doivent souvent tendre l’oreille ou faire répéter pour interpréter correctement ce qui est dit, vu la difficulté de la phonétique anglaise pour la plupart des peuples du monde ("Qu’est-ce qu’il a dit, ce Coréen ? *Bad manners*, ’mauvaises manières’, ou *bed manners* ’façon de se comporter au lit’ ?). Les lacunes de la langue obligent aussi à faire des gestes parfois difficiles à interpréter. Mais il est vrai qu’en gros, les messages passent. Ils passent sans finesse, souvent durcis, mais les gens se comprennent à peu près. La langue est fondée sur l’idée qu’on renonce à faire dans la dentelle. C’est un pis-aller, que tous ressentent comme tel. Ils ont renoncé à une communication vraiment humaine, la croyant impossible ou imaginant qu’elle demande des sacrifices trop lourds.

3. Avec l’anglais correct, la fluidité de la discussion est généralement bonne, mais on a l’impression que les participants jouent une pièce de théâtre. Ils ne sont pas eux-mêmes. Ils singent les intellectuels anglo-saxons. Certains se pavanent dans leur anglais châtié, alors que d’autres ont honte de leur accent ou de leur difficulté à trouver le mot juste. Les anglophones n’arrivent pas toujours à cacher le grincement des dents que suscite en eux l’anglais écorché par certains participants. Parfois l’orateur déclenche une hilarité involontaire, parce qu’une de ses fautes de langue fait un effet cocasse. C’est ce qui est arrivé à la ministre danoise Mme Helle Degn, quand voulant s’excuser de mal connaître le sujet traité, elle a dit au comité qu’elle présidait : "I’m at the beginning of my period". Croyant dire : "J’en suis au début de mon mandat", elle a dit en fait "C’est le début de mes règles". On le voit, plus de 10.000 heures d’étude et de pratique de l’anglais ne mettent pas à l’abri de mésaventures politiquement gênantes.

Ce qu’on remarque surtout dans ce genre de groupe, ce sont les différences de niveau. Il y a une sorte d’élite qui s’exprime parfaitement (ce ne sont pas seulement les natifs, d’autres, dont ce n’est pas la langue, ont atteint en anglais un niveau impressionnant et le groupe les admire, d’une admiration plus ou moins teintée d’envie), mais il y a aussi des personnes qui donnent l’impression de n’avoir été admises dans le club que parce qu’on ne pouvait pas se permettre de leur fermer la porte au nez. On observe aussi des intervenants qui se rendent ridicules tant le décalage entre l’idée qu’ils se font de leur maîtrise de l’anglais et leur niveau réel est perceptible. Si le débat devient très animé, s’il y a conflit, si un point de vue est attaqué avec force, le non anglophone qui a à cœur de dire ce qu’il pense ou qui est pris à partie bredouille comme il ne le ferait jamais dans sa langue maternelle. C’est dans ces moments-là que l’inégalité se fait le plus sentir.

4. Avec l’interprétation simultanée, la discussion n’est jamais naturelle. Il est désagréable d’entendre une autre voix que celle de l’intervenant et beaucoup de personnes trouvent gênant de devoir constamment porter des écouteurs. Malentendus et à-peu-près ne sont pas rares. Beaucoup d’intervenants ont des accents si marqués que les interprètes n’arrivent pas à les comprendre, ce qui crée des "blancs" dans la discussion générale. C’est surtout le cas quand l’orateur s’exprime en anglais, dont la prononciation semble avoir été conçue tout exprès pour contrarier les habitudes phonatoires de la plupart des peuples. Avec l’interprétation consécutive, l’obligation d’attendre que l’interprète ait fini de traduire empêche la fluidité du débat. Il n’est pas question de répondre du tac au tac, ou de faire un bon mot avec l’espoir de faire rire tout le groupe au même instant. Tous trouvent le système peu satisfaisant et ne l’acceptent que parce qu’ils sont persuadés qu’il n’y a pas moyen de faire autrement.

Dans bon nombre de congrès internationaux on observe un autre inconvénient. Les intervenants qui rendent une session vivante sont ceux qui possèdent parfaitement leur sujet et qui parlent d’abondance, sans notes, se bornant à jeter de temps à autre un coup d’œil à leur canevas. Entre eux et l’auditoire s’établit une communication directe, notamment par le regard. Ceux qui lisent un exposé écrit sont beaucoup plus difficiles à suivre, et plus ennuyeux. Or, souvent, lorsqu’un congrès adopte la formule "interprétation", les organisateurs obligent les intervenants à envoyer leur texte à l’avance, pour que les interprètes puissent préparer leur traduction, et à s’y tenir pendant la conférence. Le discours vivant, intéressant, est ainsi remplacé par un texte lu, toujours plus rébarbatif, parfois soporifique. En outre, dans ces congrès, les ateliers et groupes de discussion sont organisés par langue, puisque les interprètes ne travaillent pas à ce niveau-là. On perd ainsi tout le bénéfice de l’interfécondation des idées qui devrait être l’un des avantages des échanges interculturels.

5. La formule qui donne réellement à l’observateur un sentiment de normalité et de naturel est l’espéranto. Ici, on a l’impression que chacun parle sa langue maternelle. Bien que les accents puissent être très différents, cela ne gêne pas la clarté de la compréhension. L’aisance des intervenants est remarquable. Ils cherchent rarement leurs mots, ils ne font pas de circonlocutions compliquées pour exprimer des choses simples, leurs gestes sont les mêmes que quand ils parlent leur propre langue, ils rient beaucoup, s’ils sont furieux, indignés ou attaqués, ils s’expriment avec beaucoup plus de verve que lorsque la langue du groupe est l’anglais ou le broken English. Mais surtout, on n’observe aucune inégalité. Ce fait avait déjà été noté dans un rapport de la Société des Nations : "Ce qui impressionne surtout, c’est le caractère d’égalité que donne à une réunion semblable l’emploi d’une langue commune qui met tout le monde sur le même pied et qui permet au délégué de Pékin ou de La Haye de s’exprimer avec autant de force que ses collègues de Paris ou de Londres." [Société des Nations, "L’espéranto comme langue auxiliaire internationale. Rapport du Secrétariat général, adopté par la Troisième Assemblée" (Genève : SDN, 1922), p. 22]

Tabou ?

Il est curieux que ni les médias, ni les élites, ni les gouvernements ne tirent les conclusions qui s’imposent de ces différences entre les diverses formules opposées à Babel. Il est si facile de les observer ! Que cache ce tabou ? Malveillance ? Peur de perdre des privilèges qui, comme ceux des castes en Inde, ne sont justifiés par aucun motif rationnel ? Ou simplement paresse, inertie ? Il est vrai que pour avoir simplement l’idée d’observer comment les choses se passent, il faut remettre en question toutes sortes de messages fallacieux si constamment répétés qu’ils sont pris pour des évidences, style "l’anglais a gagné, c’est définitif, il n’y a rien à faire".

Il faut aussi s’arracher un instant à sa routine pour réfléchir et se laisser gagner par la compassion. Car - autre fait qu’on se garde bien de mentionner - les victimes des injustices inhérentes à l’absence de moyen démocratique de communication linguistique sont nombreuses, bien plus qu’on ne l’imagine en général. Que de frustrations, de souffrances, d’injustices, de faux-pas aux conséquences dramatiques parce qu’on n’a pas le moyen de franchir la barrière des langues ! Les victimes ne se perçoivent pas comme telles et ne se rendent pas compte que le système est injuste. Elles ont, elles aussi, bien absorbé le message : "Vous n’aviez qu’à apprendre l’anglais. Vous n’aviez qu’à apprendre les langues. Si vous n’arrivez pas à vous expliquer, c’est de votre faute". Elles se laissent donc faire, impuissantes, avec au cœur un sentiment de culpabilité totalement injustifié. Proies idéales pour les exploiteurs et abuseurs de pouvoir.

L’idée qu’il n’y a pas d’alternative à l’anglais ou que celui qui ne peut se faire comprendre n’a qu’à s’en prendre à lui-même a beau être profondément ancrée dans les mentalités, elle n’a rien à voir avec la réalité. Elle n’a pas sa place dans une démocratie. Combien d’années va-t-on encore nous faire attendre avant que les faits exposés ici, incontestés, incontestables, soient pris en considération ?







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