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Nécessité d’une langue universelle

Bruce Arne SHERWOOD


"Physics Today", juillet 1979

Owen Gingerich (novembre 1977, P. 9) se demande sans trop y croire si les diplômes universitaires ne devraient pas comporter la présence de langues étrangères. Il pense que l’on stimulerait ainsi un esprit international dans le domaine scientifique. C’est tenir là un langage bien timide. Gingerich affirme qu’il peut lire plusieurs langues, qu’il a traduit des ouvrages du français et de l’allemand en anglais, mais qu’il ne parle aucune langue étrangère. J’ai pour ma part fait des conférences et animé des séminaires scientifiques en diverses langues, et ma propre expérience ajoute une dimension nouvelle aux questions soulevées par Gingerich.

La plupart des scientifiques du monde entier ont été obligés d’apprendre à lire l’anglais, et la plupart y sont parvenus. A cause de cela, les scientifiques ont tendance à tenir pour acquis que l’expansion de l’anglais a résolu le problème des langues dans le domaine scientifique. Mais l’anglais parlé pose d’énormes problèmes. Pendant une session d’été de physique atomique à Erice, en Sicile, ma connaissance de l’italien m’a amené à passer beaucoup de temps avec de jeunes scientifiques italiens : ils m’ont avoué qu’ils ne parvenaient pas réellement à suivre les communications faites en anglais. En Allemagne de l’Ouest, j’avais parlé en anglais à l’Université d’Ulm, et je fus désagréablement surpris d’apprendre que de nombreux étudiants avaient eu beaucoup de mal à me suivre, et pourtant j’avais pris grand soin de parler distinctement et d’éviter les mots d’argot. A Moscou, lors d’un séminaire d’une semaine, qui réunissait des scientifiques, des ingénieurs et des professeurs d’université, tout le contenu oral a dû subir la lenteur et la distorsion de traductions en série ; quant aux discussions personnelles, pendant les pauses-café, elles étaient rendues impossibles par l’anglais très rudimentaire de la plupart des Russes, et le russe également rudimentaire de la plupart des Américains, y compris moi-même. Il est probablement vrai que la plupart des Russes étaient capables de lire l’anglais convenablement. En dépit des énormes efforts faits par les Japonais, y compris les huit ou dix années d’étude au niveau secondaire, la plupart des scientifiques japonais qui viennent me voir au laboratoire sont tout juste capables de parler un anglais tout à fait insuffisant, et ne comprennent pas grand chose de ce qu’on leur dit. Une de mes connaissances, physicienne nucléaire, pétille d’intelligence lorsqu’elle parle en espagnol, mais elle est réduite en anglais à de vains balbutiements, malgré des efforts énergiques pour parler la langue : or elle lit l’anglais couramment. Mes collègues américains doivent sans aucun doute la trouver aussi terne que je l’ai trouvée brillante.

Ces problèmes réels n’apparaissent pas à beaucoup de scientifiques américains, pour la raison que les scientifiques étrangers, qu’ils entendent parler un anglais convenable à des congrès internationaux, constituent un échantillonnage tout à fait faussé. Dans le domaine scientifique international, le succès est à l’heure actuelle subordonné à un facteur discriminatoire et non-scientifique ; il faut savoir parler l’anglais. Gingerich dit entre autres qu’il a eu du mal à trouver le temps d’apprendre seulement à lire d’autres langues, mais du moins lui n’était pas contraint de le faire. Tandis que les scientifiques étrangers sont non seulement obligés d’apprendre à lire l’anglais s’il désirent atteindre le niveau international en matière scientifique, mais obligés d’une manière ou d’une autre d’apprendre l’anglais parlé. Une minorité de privilégiés s’arrangent pour mener leurs études ou leurs travaux dans un pays anglophone. Cette lourde discrimination, qui est injuste pour tout le monde, retombe plus lourdement encore, comme toute discrimination, sur les plus faibles, notamment sur les jeunes scientifiques du Tiers Monde, à l’exception peut-être de ceux des anciennes colonies britanniques. Il se peut qu’il ne soit pas particulièrement difficile d’apprendre à lire l’anglais, mais c’est un fait que beaucoup d’étrangers éprouvent de très grandes difficultés pour apprendre à parler et à comprendre l’anglais. Les sonorités complexes, l’orthographe confuse font que l’on passe difficilement de la lecture à l’expression orale et à la compréhension de l’autre. Autre problème : il est très difficile pour un étranger d’écrire en bon anglais pour des revues scientifiques. Je ne pourrais pas, moi, rédiger de la prose scientifique acceptable en espagnol ou en italien, bien que j’ai pu faire des communications orales dans ces deux langues. Gingerich aurait peut-être du mal à rédiger un article en allemand ou en français, bien qu’il ait fait des traductions de ces langues en anglais.

En résumé, l’anglais n’est viable que lorsqu’il s’agit de lecture passive, mais pour la parole, c’est un véhicule parfaitement inadéquat, ainsi que pour comprendre ou pour écrire dans le domaine scientifique international. Il est grand temps que les sociétés scientifiques se décident à recommander l’emploi d’une langue auxiliaire facile à apprendre et politiquement neutre pour l’utilisation internationale. L’espéranto est une langue construite appropriée. Elle est au moins de trois à cinq fois plus facile à assimiler que n’importe quelle langue nationale (qu’il s’agisse d’Européens ou de non-Européens), à cause de sa grammaire simple et régulière, de la structure de ses mots faits d’éléments indéformables, de son orthographe phonétique et de ses sons simples. L’espéranto est une langue très précise douée d’immenses possibilités. J’ai fait des conférences scientifiques en espéranto, et mon auditoire m’a mieux compris, et a mieux participé que cela n’avait été le cas pour mes conférences en anglais, en italien ou en espagnol faites à l’étranger. Nous devrions exiger des étudiants en sciences qu’ils apprennent à lire et écrire l’espéranto. Les manuels sont disponibles ; on peut même travailler seul ; le contrôle peut se faire par des traductions écrites. Et comme l’espéranto écrit est étroitement semblable à l’espéranto parlé, l’expression orale suivrait d’elle-même.

Les exigences de naguère en matière de langues étrangères représentaient un énorme travail pour un maigre résultat, et la plupart des étudiants les considéraient comme arbitraires et capricieuses. Il en résultait ressentiment et cynisme. Ces exigences sont pourtant nécessaires, mais nous devrions rendre le travail plus léger, les résultats réels, et troquer le cynisme pour l’idéalisme et un esprit international.

Post-scriptum :

Traduit de l’anglais par J.P. BEAU

Professeur de physique et d’enseignement par ordinateur à l’Université de l’Illinois (Urbana Champaign) de 1969 à 1985, Bruce Sherwood a ensuite enseigné la linguistique à partir de 1982. Il a créé un algorithme pour convertir en parole un texte en espéranto, anglais, espagnol, italien, russe avec un appareil de synthèse vocale. Ensuite, de 1985 à 2002, il été professeur de physique et d’utilisation des ordinateurs dans l’enseignement à l’Université Carnegie-Mellon, à Pittsburgh, Pennsylvanie. Depuis 2002, il enseigne la physique à l’Université de l’État de Caroline du Nord, à Raleigh.







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