Pourquoi un Américain utilise-t-il l’Espéranto ?

Publié le dimanche 4 août 2002 par admin_sat , mis a jour le jeudi 5 août 2004

Beaucoup d’Américains pensent que la langue anglaise suffit, et que chacun dans le monde devrait l’apprendre. Pourquoi donc je préfère utiliser l’espéranto pour communiquer avec des non-Américains ?
Pourquoi pas l’anglais ?
Il y a beaucoup de raisons, pour la communication internationale, de préférer l’espéranto à une langue nationale telle que l’anglais. En voici quelques unes :

- Amitié. Durant mes longs voyages (entre autres, durant plus de trois ans, j’ai voyagé pour la plus grande part au moyen de l’espéranto), j’ai remarqué que la majorité des hommes qui se sont adressés à moi en anglais ne s’intéressaient pas à moi en tant qu’homme, ni en raison de ma culture. Il s’intéressaient en premier lieu à l’argent. Ou ils voulaient me vendre quelque chose, ou ils voulaient apprendre de moi l’anglais pour pouvoir recevoir une meilleure instruction ou un emploi mieux rémunéré ou autre chose, mais très peu d’entre eux s’intéressaient à moi en tant qu’ami éventuel.
Par contraste, un grand pourcentage d’hommes avec lesquels je parle en espéranto s’intéressent à moi en tant qu’homme, ou à propos de ma culture. Nombre d’entre eux souhaitent devenir amis et beaucoup le deviennent effectivement.

- Égalité. Se je parle en anglais avec un Japonais ou un autre dont la langue maternelle n’est pas l’anglais, je suis toujours, absolument, dans la position d’une personne d’expérience par rapport à la langue, et indépendamment de l’effort fourni par cette personne pour apprendre la langue anglaise, il ou elle parle absolument d’une position moins élevée, comme l’élève à l’instituteur ou le subalterne à un chef. Si au lieu de çà nous nous parlions dans la langue de mon interlocuteur, par exemple le japonais, la situation serait la même, mais inverse : j’occuperais la position inférieure, m’efforçant avec peine de m’exprimer un peu, et l’autre personne aurait le rôle de l’homme d’expérience, d’instituteur.

Une telle inégalité entrave beaucoup l’amitié. Elle est injuste, et elle constitue une barrière plus ou moins subtile contre une relation humaine aisée et en particulier contre l’amitié. Des amis doivent absolument être égaux, au moins dans leurs coeurs, mais lorsque la langue utilisée impose une si forte inégalité, il est difficile de tenir un sentiment d’égalité entre les personnes concernées.

- Porte ouverte. Durant mon long voyage, l’espéranto m’a ouvert de nombreuses portes, au sens propre comme au sens figuré. J’ai été hébergé chez 150 espérantistes durant le voyage de trois ans, et je n’ai payé qu’une seule nuit d’hôtel !
Par l’espéranto et les espérantistes, j’ai pu jouir d’une très riche culture, rencontrer de nombreux hommes divers et faire intimement connaissance avec leur vie, leur culture, leur chez soi, leurs pensées, etc.

Quelques uns de mes bons amis, après des années d’amitié, m’ont avoué qu’avant de me rencontrer, ils détestaient les Américains. Ils avaient des préjugés sur mes compatriotes basés sur des impressions de touristes et de télévision, de cinéma, etc., et s’ils savaient au départ que je suis Américain, ils ne se lieraient vraisemblablement pas d’amitié avec moi. En outre, certains d’entre eux méprisent la langue anglaise parce qu’elle symbolise l’impérialisme culturel qu’ils détestent. Donc, si nous utilisions la langue anglaise, je n’aurais pu nouer une amitié avec ces personnes qui sont maintenant des amies très chères. L’espéranto leur a certes ouvert la porte.

- Apporter une aide au monde. En travaillant à propager l’espéranto, j’ai le sentiment que je fais quelque chose d’utile pour le monde. Si les hommes pouvaient communiquer à égalité à travers le monde et nouer des amitiés par l’espéranto, le monde deviendrait certainement meilleur, plus juste, plus sympathique. Je n’imagine pas que l’espéranto a lui seul résoudra toutes sortes de problèmes mondiaux, mais il peut certes éminemment contribuer à des solutions et aider les hommes à en développer. Et il constitue une action très concrète que je peux effectuer pour donner effectivement un monde meilleur à la descendance. L’espéranto peut aussi enrichir considérablement la vie des contemporains qui l’utilisent comme il l’a fait pour moi.

- Créativité. J’aime beaucoup utiliser l’espéranto parce qu’il conduit à une créativité supplémentaire. En raison de la grande souplesse de la langue, je sens une libération en rédigeant ou en parlant en espéranto en comparaison de l’anglais dont les structures et le vocabulaire sont relativement fixés. Les possibilités de créer de nouvelles expressions sont presque illimitées ; c’est une grande jouer de les explorer, pour trouver des expressions pertinentes en utilisant des éléments déjà existants. Pour accroître sa capacité d’expression dans n’importe quelle autre langue, ils faut apprendre d’autres mots en plus, mais en espéranto, c’est possible en pensant aux mots déjà existants et à la vraie signification de l’idée à exprimer. Un vrai plaisir !

- Expériences d’une grande valeur et confiance en soi. En passant par les portes ouvertes par l’espéranto, j’ai reçu beaucoup d’expériences valables de la vie que je n’aurais pas pu avoir facilement sans l’espéranto. A titre d’exemples, camper et faire du cyclisme à travers quelques pays d’Europe avec des groupes de jeunes de divers pays, apprendre comment faire du feutre de laine dans un petit village en Hongrie, présenter des conférences ou parler plusieurs fois devant un public, écrire des articles et les voir publiés et beaucoup plus encore. Des expériences aussi riches de la vie ont beaucoup contribué à ma confiance en moi et m’ont préparé à agir de manière plus compétente dans le monde.

- Un nouveau concept mondial. Il se peut que le profit le plus important que j’ai reçu de mon utilisation de l’espéranto soit un changement drastique de mon concept mondial. Avant, j’imaginais que le monde était plein d’étrangers — des hommes très différents et inaccessibles. Avec des "étrangers", on ne peut pas beaucoup sympathiser, parce qu’ils sont certes étrangers, n’est-ce pas ?
Cependant, à cause des leçons de la vie par l’usage de l’espéranto, j’ai découvert que que cet imaginaire était très erroné. Le monde est plein non point d’étrangers, mais d’hommes, semblables à moi-même et aux membres de ma famille. Et de plus, très nombreux parmi ces hommes souhaitent être mes amis s’ils ont l’occasion de me rencontrer et de faire ma connaissance. Ils sont donc non point des étrangers, mais des amis, ou des futurs amis.

Quelle grande différence ! Je me sens maintenant réellement lié aux hommes à travers le monde. Avant, ceci n’était qu’une belle théorie qu’enseignaient les religions, mais maintenant c’est pour moi la réalité toute nue — des hommes, presque n’importe où à travers le monde, sont mes amis, et d’autres se lieront volontiers d’amitié avec moi. Je ne peux pas me réjouir si un peuple est vainqueur dans une guerre, parce que les deux sont mes amis. De même, je ne peux rester indifférent si soit une catastrophe ou une grande joie touche un lieu, n’importe où dans le monde.

Et, je ne me sens plus enchaîné qu’à une seule partie du monde, qu’à une seule langue, qu’à une seule culture. Je suis libre d’intervenir avec des hommes à travers le monde parce qu’il se trouve partout des hommes enclins à se lier d’amitié, et parce que l’espéranto me donne le moyen de m’entretenir facilement avec eux.

Pour mieux mesurer la valeur et la pertinence de ce bref essai, et pour en faciliter une meilleure perception, il semble utile de le compléter par des avis d’Extrême-Orient et d’abord par un extrait d’une lettre du 15 août 1936 que le grand écrivain chinois Lou Siun (1881-1936, fondateur de la littérature chinoise moderne) avait écrite à la rédaction de "La Mondo". Il est intéressant qu’il donnait en quelque sorte déjà raison à ce qu’a pu observer Joel Brozovsky plusieurs dizaines d’années après :
"Lors de chaque participation à une rencontre internationale, je sens la nécessité d’une langue commune pour tous les hommes, alors que des personnes de divers pays veulent faire connaissance et entrer en relations les unes avec les autres.

L’espéranto m’a plu depuis longtemps. Voici plus ou moins de vingt ans, je l’ai traité avec beaucoup de faveur. La cause est très simple ! Premièrement : parce qu’à l’aide de l’espéranto on peut unir des hommes divers, principalement opprimés ; deuxièmement : surtout dans ma propre profession, je pense qu’à l’aide de la langue internationale on peut échanger des oeuvres littéraires avec tous les peuples, et, enfin, parce que j’avais moi-même des connaissances espérantistes qui étaient moralement supérieures aux autres hommes par l’absence d’hypocrisie et d’égoïsme.

Ensuite, dans ma vie, je ne me suis pas occupé plus profondément de ce problème, néanmoins, mon avis n’a pas changé. Il est fréquent d’avoir d’avoir une relation de faveur à certaines initiatives dignes de soutien, cependant je ne suis pas capable d’exprimer moi-même leur valeur avec éloquence. Toutefois, leur réalisation finale réussie confirme et atteste d’elle-même que j’avais raison."

Il est utile de se souvenir que cíest justement en Chine, en 1912, que, pour la première fois au monde, líenseignement de l’espéranto fut officialisée par un décret de Tsaï Yuanpeï , "L’Éducateur de la Chine moderne", ministre de líéducation du gouvernement de Sun Yatsen.

Homme de science et membre de líAcadémie Impériale du Japon, Secrétaire général adjoint de la Société des Nations, angliciste, auteur d’ouvrages en anglais — dont "Bushido. The soul of Japan" fut traduit et publié en de nombreuses langues —, fervent partisan de l’amélioration des relations entre l’Orient et l’Occident, Inazô Nitobe s’était pour sa part donné les moyens de juger la valeur de l’espéranto autrement que par ouï-dire en participant comme observateur au congrès universel d’espéranto qui se tint à Prague en 1921. Il put ainsi exprimer un jugement pertinent sur la participation enthousiaste de travailleurs bien que ce fût à contrecoeur qu’il évoquait la classe des travailleurs comme une classe à part :
"Pendant que les riches et les gens cultivés jouissent des belles-lettres et des ouvrages scientifiques dans l’original, les pauvres et les humbles utilisent l’espéranto comme "lingua franca" pour échanger leur avis. En raison de cela, l’espéranto devient un moteur de la démocratie internationale et d’un fort rattachement. Il est nécessaire de prendre cet intéressement des masses en considération dans un esprit rationnel et favorable lorsque l’on étudie cette question de langue commune."

De belles pages de l’histoire de l’espéranto se sont ainsi écrites et continuent de s’écrire justement et aussi en Extrême-Orient.